La « théorie » créationniste de l’apparence de vieillesse

16.10.2013 | par Alexandre Moatti | Non classé

La théorie créationniste de « l’apparence de vieillesse » est une des plus baroques que j’ai rencontrées dans mon étude de l’alterscience. Résumons-la [1]. Les créationnistes pensent que la Terre a été créée il y a six mille ans : mais paradoxalement ils acceptent les faits d’observation de la science moderne, à savoir des galaxies distantes de milliards d’années-lumière – comment concilient-ils les deux ? Tout simplement en imaginant que Dieu a créé l’Univers (il y a 6000 ans donc) avec sa « lumière en chemin » (light in transit) ! Ils donnent à cet égard une analogie didactique : comment imaginez-vous Adam dans le jardin d’Éden ? Plutôt comme un homme jeune, 25-30 ans, pas comme un bébé qui vient de naître… Soit maintenant une étoile proche, comme Proxima Centauri à 4 années-lumière de la Terre. Pour qu’Adam la voie dès le 1er jour (ce qui est nécessaire compte tenu du dogme de l’immuabilité de la Création), il faut, compte tenu de son éloignement effectif, que Dieu l’ait créée avec un rayon lumineux ayant déjà parcouru cette distance (sinon Adam ne la verrait que 4 années après sa "naissance", et quant à nous, nous ne saurions observer de galaxies éloignées de milliards d’année-lumière). Appliquées à Adam, comme à Proxima Centauri, comme à A1689-zD1 (une des galaxies les plus éloignées de la Terre, à 12 milliards a.l.), c’est le scénario de « l’apparence de vieillesse », avec laquelle Il aurait créée l’homme et les éléments.

Sixtine

Dieu et Adam, plafond de la chapelle Sixtine, Rome (WikiCommons)

Mais nos créationnistes contemporains n’ont rien inventé : on peut remonter la filiation de cette « théorie » à travers les âges. Déjà Russell l’avait débusquée chez un des ses compatriotes, le naturaliste anglais Philip Gosse (1810-1888). Gosse, en bon scientifique, admettait les preuves d’une Terre plus ancienne (les fossiles géologiques notamment), mais les conciliait avec une Création remontant à six mille ans : selon lui, « tout avait été confectionné comme si tout avait eu une existence antérieure [2] ». Ainsi les roches géologiques auraient été créées avec des replis et failles, et incrustées de vieux fossiles préexistants…

Remontant dans le temps, j’ai récemment trouvé une autre trace magnifique de cette théorie, chez… Chateaubriand. Laissons-le parler :

ChateaubriandGdC

Chateaubriand, Génie du Christianisme (1803), partie I, livre IV, chapitre V 'Jeunesse et vieillesse de la Terre', en ligne Gallica

J’ai déjà eu l’occasion de souligner brièvement dans un autre blog le romantisme anti-Lumières de Chateaubriand. Dans sa fougueuse défense du christianisme en 1803, après la Révolution, il reprenait donc à son compte cet argument de « l’apparence de vieillesse ». Et, avec son remarquable style, il poursuivait : « Le jour même où l’Océan répandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n’en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots […].» Il termine son chapitre avec un magnifique paragraphe : « L’homme-roi naquit lui-même à trente années […] ; de même que sa compagne compta sans doute seize printemps, qu’elle n’avait pourtant point vécu [sic [3]].» Donc la femme chez Chateaubriand est créée avec une apparence de vieillesse, mais de moindre vieillesse…

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Adam et Eve, [vieux] fragments provenant du cloître de Notre-Dame-en-Vaux (Châlons-en-Champagne), XIIe siècle (WikiCommons, auteur Vassil)

PS1 : dans la citation de Chateaubriand en image ci-dessus, ainsi que celle qui la suit dans le texte, il est frappant de voir revenir l’expression « sans doute » (ou « n’en doutons point ») – on a vu qu’elle exprimait, au contraire, une forme de doute. Déjà, citant Schopenhauer, j’avais relevé pour certains de mes personnages « l’obstination à défendre une thèse qui nous semble déjà fausse à nous-mêmes [4] ».

PS2 : Chateaubriand nous allèche quand il indique que la question [amenant à l’apparence de vieillesse] a été « cent fois résolue » (manière encore une fois de faire taire le doute en lui). J’aimerais partir à la recherche des occurrences antérieures de cette théorie.


[1] Nous reprenons ici certains éléments p. 115 de notre ouvrage.

[2] Bertrand Russell, Science and Religion, 1935, analysant P. Gosse, Omphalos, 1867.

[3] L’orthographe est ici erronée, chose rare chez Chateaubriand. L’erreur n’est pas corrigée dans l’édition Garnier-Flammarion 1966 (qui remplace pourtant, comme il est d’usage, l’ancien avoit  en avait).

[4] Schopenhauer (L'Art d'avoir toujours raison, 1831).


5 commentaires pour “La « théorie » créationniste de l’apparence de vieillesse”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Mais l'adage dit que quand on aime on ne compte pas....
    Aujourd'hui Adam pourrait être poursuivi pour détournement de mineur en s'accouplant avec une jeune fille de seize ans. Il faut dire que son unique "parent" - en l'occurence Dieu - semblait ne pas s'opposer à cet union même si la consommation du faux-fruit du Malus domestica leur était interdite. On connait la suite.

  2. patricedusud Répondre | Permalink

    Il faut dire que lorsqu'on aime on ne compte pas...
    Aujourd'hui Adam pourrait être poursuivi pour détournement de mineur de seize ans. A sa décharge, il semble que le seul parent (en l'occurence Dieu le Père) d'Eve ne semblait pas s'opposer à cette union.
    Il leur interdit par contre de manger le faux-fruit du Malus domestica. On connait la suite...

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