Nous n’aurons plus besoin de la science…

26.12.2013 | par Alexandre Moatti | Non classé

Relire la science-fiction d’antan à la lumière des rapports actuels entre science et société est, me semble-t-il, fort instructif. Pas la science-fiction traditionnelle (celle à laquelle on pense de prime abord), de type transhumaniste (StarTrek, Robocop, etc.), fille de l’hypertrophie scientiste. Mais plutôt la science-fiction des « dystopies » (utopies négatives), avec divers cas de figure, tels que : 1°/ la science a causé la fin de l’humanité (ex. La Planète des Singes) ; 2°/ des idéologies, totalitaires ou non (1984, Le Meilleur des Mondes,…) portent un discours sur la science, souvent double : elle aide – ou a aidé – ces idéologies à asseoir leur pouvoir, mais une fois installées, elles doivent limiter le champ de la science.

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Le titre original Brave New World en anglais est le premier vers de La Tempête de Shakespeare. En en conservant le sens, il a été intelligemment traduit en une phrase du Candide de Voltaire.

J’ai déjà évoqué ici (Annales des Mines, 2010) ou (Cahiers de l'Institut Diderot, 2013) le dénouement du Meilleur des Mondes (1932), roman à clef où en épilogue l’Administrateur mondial, ancien physicien, indique que « toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. […] La science est dangereuse ; nous sommes obligés de la tenir bien soigneusement enchaînée et muselée. […] Voilà pourquoi nous limitons avec tant de soin le rayon de nos recherches […] Cela n'a pas été une fort bonne chose pour la vérité bien entendu. Mais ç'a été excellent pour le bonheur ».

1984 (1949) est le dernier roman d’Orwell, qui meurt à 46 ans en 1950 (atteint par la tuberculose), et le plus connu. La technique y est bien évidemment au service du pouvoir totalitaire (ex. le télécran qui lui permet de vous observer en permanence chez vous). Mais comment cet ouvrage évoque-t-il la science, le progrès, la connaissance ? Quel discours sur la science tient-il ?

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La couverture de la première édition (1949)

« L’ignorance c’est la force »

  • « La science, dans le sens ancien du mot, a presque cessé d’exister dans l’Océania » ; « parce que le progrès scientifique et technique dépendait d’habitudes de pensée empirique qui ne pouvaient survivre dans une société strictement réglementée. »
  • « Les progrès techniques ne se produisent que lorsqu’ils peuvent diminuer la liberté humaine. Dans tous les arts utilitaires, le monde piétine ou recule. Les champs sont cultivés avec des charrues tirées par des chevaux »
  • 1°) « le moyen de découvrir, contre sa volonté, ce que pense un être humain » ; 2°) « le moyen de tuer plusieurs centaines de millions de gens en quelques secondes, sans qu’ils en soient avertis » ; ce sont les deux grands problèmes que la recherche scientifique, « dans la mesure où elle continue », a pour charge de résoudre.
  • Et enfin un peu de créationnisme : « Le Parti dit que la Terre est plate. » « La Terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Rien n’existe que par la conscience humaine. » « Les biologistes du XIXe siècle ont inventé les fossiles. Avant l’homme, il n’y avait rien. » « Les étoiles sont des fragments de feu à quelques kilomètres. La Terre est le centre de l’univers. Le Soleil et les étoiles tournent autour d’elle. »

En vous laissant le meilleur pour la conclusion, dans la bouche d’O’Brien, le dignitaire du Parti : « Quand nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de science. » Qu’en pensez-vous ? Cette dystopie orwelienne n’est pas si négative que ça vis-à-vis de la science, isnt’it ?

Sur ce, je souhaite à vous tous, chers lecteurs, une bonne année 1984 2014 !


9 commentaires pour “Nous n’aurons plus besoin de la science…”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Besoin peut-être mais que dire de ce sentiment si vitale pour l'homme qu'est le désir, désir de connaissance, curiosité jamais assouvie, imagination sans borne mais souci permanent de vérifier.
    Vive la science en 2014!
    Peut-être pas un nouveau boson, peut-être pas une exoplanète habitable habitée, peut-être pas un vaccin miracle mais surement encore des surprises incroyables.

  2. 1948 Répondre | Permalink

    Contrairement à ce qu'en pense une folksonomie courante, 1984 n'est pas un roman de science-fiction. C'est un très grand roman, mais pas de science fiction. Ecrit en 1948, il se déroule en 84, c'est donc un roman d'anticipation. Certes, il parle de sciences, parfois, comme il parle également de bien d'autres choses, d'alcool (mais ce n'est pas un roman de rue), d'amour (mais ce n'est pas une romance), de conflit (mais ce n'est pas un roman de guerre)...
    Le seul et unique élément relevant de la science fiction est celui que vous citez en exemple, le télécran. A vous lire, on dirait que c'est un exemple parmi pléthore d'autres, mais non, c'est bien le seul.

    • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

      Mais le télécran est justement un symbole de la toute-puissance et de l'omniprésence de la technologie. Par ailleurs, la façon dont vous qualifiez l'ouvrage (et vous avez peut-être raison, on peut discuter de cela) n'enlève rien au propos, je pense. Merci de votre intérêt.
      [NB : je réponds très tardivement à cause d'un pb. de modération des commentaires sur le blog]

  3. Nicolas Répondre | Permalink

    Désolé mais quand je pense à la "science fiction traditionnelle", je ne pense pas "de prime abord" à Star trek et Robocop.

    Et Robocop est une dystopie.

    • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

      Autant pour moi. J'ai cité Robocop trop vite. Je pense néanmoins qu'on voit à quoi je fais allusion avec la "science-fiction traditionnelle".
      [NB : je réponds très tardivement à cause d'un pb. de modération des commentaires sur le blog]

  4. Bertrand Répondre | Permalink

    Connaissez-vous Karel Capek?

    Rossum's Universal Robots (1920)
    La Fabrique d'Absolu
    La guerre des Salamandres (1935)

    En 2014, les scientifiques vont peut-être enfin découvrir l'existence de la vie sur Terre?

  5. p.campergue Répondre | Permalink

    Toute société qui n'est pas éclairée par les philosophes est trompée par les charlatans.
    Condorcet.

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