Sciences et pseudo-sciences. Regards des sciences humaines (ouvrage)

09.01.2015 | par Alexandre Moatti | Non classé

Sciences et pseudo-sciences. Regards des sciences humaines, Valéry Rasplus (dir.), Éditions matériologiques, 2014

Il est délicat de faire la recension d’un ouvrage collectif dont on est l’un des auteurs, mais la qualité des (autres) articles me conduit à vivement recommander leur lecture. En reprenant l’expression de Roland Bosdeveix sur le site de l’Association des Libres Penseurs de France, cet ouvrage constitue « un passionnant vagabondage dans les recherches de ces auteurs sur la méthode et pour leur remise à l'équerre des différences fondamentales qui les opposent à l'irrationalisme ». J’y retrouve en écho plusieurs réflexions qui sont aussi les miennes depuis quelques années et que je souhaite partager — je commencerai avec l'article de P. Engel, directeur d'études à l'EHESS.
Livre Rasplus

Commentaires autour de l'article de Pascal Engel, « Fausse sciences, esprits faux »

  • « Le bel esprit n’est pas un idiot ou un crétin. Il a les capacités cognitives nécessaires mais ne veut pas savoir, ou plutôt ne veut pas savoir sérieusement. » (Engel)
    • >>> J’ai récemment rencontré, au sortir d’une conférence climatosceptique, un « bel esprit », brillant membre du Corps des Mines, s’étant remis à la science – il aurait étudié à fond, en deux mois, le dossier, et aurait été convaincu du climatoscepticisme. Mais s’est-il donné les moyens de « savoir sérieusement » ?
  • L’acrasie (le fait d’agir à l’encontre de son jugement), ou intempérance, dans ce cas épistémique, dans laquelle « le sujet croit quelque chose, mais aussi croit qu’il ne devrait pas la croire, et néanmoins décide de ne pas croire ce qu’il devrait croire » (Engel)
    • >>> (je relevais dans mon ouvrage Alterscience p. 91) : Schopenhauer n’évoque-t-il pas, dans L’Art d’avoir toujours raison, « l’obstination à défendre une thèse qui nous semble déjà fausse à nous-mêmes ? ». J’en faisais l’hypothèse aussi pour le concept créationniste de « l’apparence de vieillesse » dans le présent blog.
  • « Les pseudo-scientifiques, conscients de la fragilité de leurs constructions, se mettent à simuler la méthode scientifique […] ils entendent proposer une science rivale ou une contre-science obéissant aux mêmes critères que la science normale […] le comportement de simulation » (Engel)
    • >>> C’est le mimétisme de la science (que j’avais aussi relevé dans mon ouvrage), accompagné parfois d’une vulgarisation scientifique tout à fait correcte sur certains sujets (sites créationnistes américains, revue Fusion de Lyndon LaRouche).
  •  « Ce n’est plus le raisonnement qui détermine la conclusion, mais la conclusion qui détermine ce que sera le raisonnement. C’est du raisonnement de pacotille » (Engel)
    • >>> (mon ouvrage p. 12) Les conclusions en sont écrites d’avance, le discours étant support d’une idéologie, d’une croyance ou d’une obsession préétablies.
  • Enfin Engel indique que sont toujours citées, notamment dans les sciences studies, les croyances astrologiques de Kepler, l’alchimie chez Newton ; il est ferme à ce propos : « La réponse est simple ici. Même si ces savants se sont consacrés à [ces travaux], ils n’en ont pas moins contribué par ailleurs à la science normale ». Et, à propos de leur foi : « Merton [un des fondateurs des science studies] ne montrait-il pas que les savants se consacraient à la science car ils entendaient célébrer la gloire de Dieu ? Certes, mais il ne leur serait jamais venu à l’idée que leur foi chrétienne dût leur dicter le contenu même de leur science… » (Engel)
    • >>> De quoi répondre à un collègue universitaire, féru de structuralisme et de science studies, qui me dit à la fin d’une conférence « Mais suivant vos critères, Newton était alterscientifique, puisqu’il faisait de l’alchimie ».

L’ensemble des articles donne un panorama, sous divers angles, de l’étude des marges de la science. Comme le note V. Rasplus dans son introduction, cette étude « fait appel à des domaines aussi variés que l’histoire des sciences, la sociologie des sciences, l’épistémologie, la philosophie des sciences ou les sciences studies » – j’y ajouterais la psychologie (et la sociologie tout court – Boudon était sociologue), pour l’étude des ressorts internes à ces individus ou mouvements.

Je ne peux mentionner ici mes réactions à chacun des articles ; celui de G. Bronner (dont je cite La Pensée extrême dans mon ouvrage) ; celui de N. Gauvrit, qui mentionne le concept d’effet gourou (Sperber), celui d’un discours confus qui est fascinant lorsqu’il est prononcé par une personnalité prestigieuse — Gauvrit l’applique à ce qu’il appelle l’intimidation mathématique : l’utilisation d’une formule mathématique en vue de provoquer cet effet gourou.

Romy Sauvayre mentionne le spiritiste Allan Kardec (1804-1869), qui parlait d’une « science spirite », « science de l’infini ». J’y ai aussi vu un écho avec le scientifique créationniste Upinsky (mon livre p. 125), qui à propos du linceul de Turin qu’il voit comme le suaire du Christ, parle d’« une méta-science, une science de la preuve ». C’est à rapprocher aussi du discours de Harun Yahyah (fondamentaliste turc), et de divers autres fondamentalistes, qui invoquent une science suprême, une vraie science, à venir, qui détrônera le darwinisme usurpateur. Tout ceci rejoint bien le schéma de V. Rasplus (p.25 de l’ouvrage collectif), qui parle d’une catégorie de pseudo-sciences : celle de l’appel à une plus « haute science », une suprascience.

Terminons avec l’exhortation que fait D. Lecourt en fin de son article, qui est aussi la fin de l’ouvrage : que la science « s’affirme, dès l’école, non comme une puissante batterie de calculs délivrant des certitudes prêtes à tous usages, mais comme une véritable pensée avec ses audaces, ses échecs et ses repentirs aussi bien que ses succès ».

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* Liste des auteurs : Raymond Boudon (1934-2013), Gérald Bronner, Pascal Engel, Nicolas Gauvrit, Dominique Lecourt, Régis Meyran , Alexandre Moatti, Romy Sauvayre.

** A commander chez l'éditeur : Editions Matériologiques, 233 rue de Crimée 75019 Paris ; 2 versions possibles de l'ouvrage : papier ou numérique.

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