Stendhal et l’économie

02.07.2014 | par Alexandre Moatti | Non classé

Un peu de Stendhal : on l'oublie, or il rafraîchit l'esprit. Il est toujours là où on ne l'attend pas : sur la science économique, par exemple. Il commence en évoquant le préfet de la Seine, Gaspard de Chabrol (1773-1843) :

« Le comte de Chabrol, préfet de Paris, est plus roi en fait que la moitié des souverains d'Allemagne. Il a l'administration absolue et sans contrôle d'un revenu de soixante millions de francs1

Comme il existe des protecteurs des arts, Chabrol (« préfet de Paris sous les Bourbons, comme il l'avait été sous Napoléon », de 1813 à 1830) semble avoir été un protecteur des sciences — il était d'ailleurs sorti premier de la première promotion de Polytechnique (X1794), et ingénieur des Ponts et chaussées. Je l'avais récemment croisé dans un texte BibNum, où Chabrol confie à son ami l'ingénieur des Ponts P.-S. Girard, concepteur du canal de l'Ourcq sous l'Empire, un rapport sur les eaux à Paris. Mais revenons à Stendhal (je divague, comme lui2) : il nous indique que Chabrol était aussi un protecteur du mathématicien Joseph Fourier, que comme Girard il avait connu lors de la campagne napoléonienne d'Egypte3 — et poursuit :

« Cet homme fortuné [Chabrol] s'est mis pour l'amusement de ses loisirs quasi royaux, à l'étude des statistiques, et cela avec grand succès. Il a donné une place de soixante mille francs par an au baron Fourier, savant de premier ordre. Bonaparte, après l'avoir emmené avec lui en Égypte, l'avait à son retour enterré dans une préfecture de province4 […] M. Fourier a établi un excellent mémoire statistique sur Paris. Si l'on poursuivait pendant un siècle de semblables enquêtes, l'économie politique deviendrait vite une science exacte. Il faut avouer qu'en dépit de tous les travaux d'Adam Smith, de Ricardo, de Mac Culloch, de Mill, de Say, de Malthus5, etc., cette science est encore très loin d'avoir atteint la parfaite certitude qui fait le charme particulier des mathématiques. »

Stendhal_2_by_Vallotton

Portrait de Stendhal (1783-1842) par Félix Vallotton, Revue Blanche octobre-décembre 1897.

Oui Stendhal est à relire par certains économistes qui veulent inférer de formules mathématiques des règles économiques et des règles de vie, et à l'inverse par d'autres économistes qui proposent de se passer des mathématiques en économie... Mais restons consensuels : Stendhal est à relire par... nous tous !

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1 Citations extraites de Lettres de Paris, 1825 (lettre du 11 octobre 1825), édition Le Sycomore 1983. La somme indiquée par Stendhal est sans doute le budget annuel de travaux et salaires de la Préfecture.

2 Qu'on me pardonne l'immodeste comparaison. Mon amour de Stendhal datait... du concours d'entrée à Polytechnique, où Lucien Leuwen (jeune polytechnicien de fiction, roman de 1834) était au programme (avec le Discours préliminaire de d'Alembert !) – Stendhal, élève à l’École centrale de Grenoble, avait vainement cherché à entrer à Polytechnique en 1799.

3 Dans ces parcours personnels, plusieurs choses fascinent. D'abord la persistance de certaines carrières, de la Révolution à l'Empire, ou de l'Empire à la Restauration (comme Chabrol, ou le comte Molé, directeur général des Ponts et ministre sous trois régimes – j'avais remarqué cela lors de mes travaux sur Coriolis). Mais aussi, je les découvre, les amitiés liées à la Campagne d’Égypte, entre Napoléon et les participants de cette expédition (l'Empereur protégea Girard pendant tout son règne), ainsi qu'entre ces participants (Chabrol, Girard, Fourier). Mutatis mutandis, cela me fait penser aux amitiés pouvant exister entre de Gaulle et ses Compagnons de la Libération.

4 Fourier a été préfet de l'Isère de 1802 à 1815 (département cher au cœur de Stendhal puisque c'était celui de sa naissance). Stendhal, encore une fois inattendu, met à mal ici l'image d'un Fourier promu par l'Empereur à un poste de prestige – je vérifierai dans le Dhombres & Robert (Belin, 1998) ce qu'ils en disent.

5 Tous ces économistes sont encore très connus (Mill = J.S. Mill), sauf peut-être John R. Mac Culloch (1789-1864), maître de Ricardo.

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