Technophobie, quand tu nous tiens !

13.04.2014 | par Alexandre Moatti | Non classé

J'ai analysé dans mon ouvrage (Alterscience, chap. XVII1) la dialectique anti-science de mouvements d'ultra-gauche, telle qu'elle résulte notamment de divers ouvrages aux éditions de L’Échappée ou de L'Encyclopédie des nuisances2. Ceci ne m'a pas valu que des amis, mais je pense qu'il y a une différence de nature et non de simple degré dans cette critique virulente et élitiste3 de la science et de la démocratie ("la technique a remplacé la politique"), associée à une réécriture de l’histoire des sciences et de l'histoire ("la science est la cause de tous les maux du XXe siècle").

Sur un plan plus académique, moins politique et moins radical, j'avais aussi noté en conclusion de mon ouvrage, avec d'autres auteurs (comme Boghossian, Boudon, Bourdieu, Jorland,...), certains dégâts causés par le programme fort de sociologie des sciences. Toujours sur le plan académique, une autre entreprise éditoriale, la collection Anthropocène du Seuil, mérite aussi attention : si ses auteurs ont la juste ambition d'écrire une histoire de l'environnement (en montrant que les oppositions au progrès remontent au moins à 1800 – mais est-ce vraiment une découverte ?), leur entreprise porte un projet d'écologie politique.

C'est dans ce contexte que j'ai récemment découvert l’œuvre du philosophe des sciences Jean-Pierre Séris (1941-1994), professeur à Montpellier-III, prématurément disparu. Il s'élève (La Technique, PUF, 1994, rééd. 20004) contre les emplois du terme technoscience et les dénigrements systématiques de la technique. Il les qualifie de misotechnie5, à l'instar de la misologie ou haine de la raison. Pour lui, « il est nécessaire d'élaborer une technologie qui soit une véritable science des techniques ».

Extraits

  • La technophobie contemporaine est largement répercutée par le discours de ceux qui font profession de philosophie […] La misotechnie nous renseigne sur la philosophie du jour, à défaut de nous instruire vraiment sur la technique.

  • Croyant défendre des paradoxes quand ils banalisent des contre-vérités, […] les philosophes semblent avoir trouvé leur plus grand dénominateur commun dans la dénonciation de la technique.

  • Comme si la pensée n'arrivait pas à faire son deuil de l'idée de progrès par la technique, elle verse dans celle de la technique cause de tous nos maux.

  • Une intelligentsia versatile a décidé que « la technique » méritait à peu près le même type de discours qu'elle avait tenu dans sa jeunesse contre « le capitalisme »

  • Cette raison bavarde s'est contentée de dire « non » aux techniques, sans d'ailleurs se donner les moyens de ce refus : ni les moyens théoriques (pas d'arguments sérieux), ni les moyens pratiques (pas de solution de rechange ou de remplacement).

    Technique-Séris

Je laisse aux lecteurs de mon blog mettre (sans trop de difficultés) des noms sur ces philosophes ou historiens des sciences et des techniques évoqués par Séris. En dehors des citations ci-dessus, parfois un peu abruptes mais assez justes, on trouvera ici un texte6 très approfondi du philosophe Jacques Bouveresse en hommage à Séris. Je terminerai avec une dernière citation de Séris, particulièrement forte à mon sens : « Une critique de la rationalité technique doit aussi (et elle est la seule à le pouvoir) prendre en charge les apparences où se complaît la technophobie. »

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1 Ainsi que dans deux articles (Revue des Deux Mondes, mai 2013, repris dans Futuribles, n° 396, sept. 2013)

2 On peut en trouver un prolongement politique radical dans certains ouvrages des éditions La Fabrique (comme L'Insurrection qui vient, Comité invisible, 2007, ou Premières Mesures révolutionnaires, Eric Hazan & Kamo, 2013).

3 Le terme est utilisé par D. Lecourt (L'Amérique entre la Bible et Darwin, PUF, 1992, rééd. 2007) à propos du mathématicien T. Kaczynski (Unabomber)

4 Je connaissais Machine et communication (Vrin 1987) de Séris, sur la notion de travail en physique. J'ai découvert son autre ouvrage La Technique grâce à Stéphane Vial, L’Être et l'écran, PUF, 2013.

5 Du grec miso-, haine de (ex. misanthrope, misogyne).

6 Jacques Bouveresse, Essai IV. Pourquoi pas des philosophes ?, éditions Agone, Marseille, 2005 (OpenEdition Books 2009).


4 commentaires pour “Technophobie, quand tu nous tiens !”

  1. Mohican Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Quand vous dites qu'il y a "une différence de nature et non de simple degré dans cette critique ", j'ai l'impression qu'il manque un morceau du texte : il doit y avoir différence entre 2 objets, l' un étant la critique d'ultra-gauche, l'autre n'étant pas précisé (mais j'imagine qu'il doit s'agir d'une critique argumentée qui diffère des anathèmes hystériques de, par exemple, Pièces & Main d'Œuvre).

    • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

      Oui exact, je faisais référence aux pages 16-17 de mon ouvrage Alterscience : je donne comme exemple d'une critique raisonnée de la science l'(Auto)critique de la science de J.M. Lévy-Leblond (1975) - autres exemples, ceux que je donne dans le second paragraphe du présent billet (par opposition au premier paragraphe). A.M.

  2. Alexandre Moatti Répondre | Permalink

    Comme c'est très difficile de faire des NBdP quand on a déjà publié l'article, je mets en commentaire un ajout, à propos de la collection 'Anthropocène' du Seuil que je mentionne. La NBdP serait :

    >>> On peut lui appliquer ce que P. Bourdieu décrivait comme le "produit typique d'une opération académico-éditoriale visant à donner de la visibilité à un ensemble d'auteurs de même obédience théorique" ('Science de la science et réflexivité', Raison d'Agir éditions, Paris, 2001)

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