Victor Hugo et la science

10.02.2015 | par Alexandre Moatti | Non classé

Une phrase de Victor Hugo, « La science cherche le mouvement perpétuel. Elle l’a trouvé ; c’est elle-même » (référence aux éternels quadrateurs de cercle ou inventeurs du mouvement perpétuel), a été rendue célèbre, notamment par Jean-Marc Lévy-Leblond qui la cite souvent1. J'ai eu envie d'aller voir le texte dont elle est issue, c'est un long ouvrage (568 p.), William Shakespeare (1864) (Google Books)2.

Le livre III s'appelle « L'Art et la science », et la fameuse citation est issue de III/4 (le plus dense, celui que nous commenterons le plus).

Billet 5FL'art (à g.) et la science (à dr.), symbolisés sur les billets de 5F Victor Hugo (1959) [1802-1885] et Pasteur (1967) [1822-1895]

De III/1 à III/3, je tire les extraits suivants.

Le rapprochement entre science et poésie, l'une et l'autre fondées sur « le nombre » :

  • La poésie comme la science a une racine abstraite […] Un vers est nombreux comme une foule ; ses pieds marchent du pas cadencé d’une légion. Sans le nombre, pas de science ; sans le nombre, pas de poésie.

Cependant la grande différence entre art et science, c'est (à prendre comme une envolée géniale, ou comme une dissertation niveau bac français, à votre choix) :

  • La beauté de l’art, c’est de n’être pas susceptible de perfectionnement. […] Or, le progrès est le moteur de la science ; l’idéal est le générateur de l’art […] C’est ce qui explique pourquoi le perfectionnement est propre à la science, et n’est point propre à l’art […] Un savant fait oublier un savant ; un poëte ne fait pas oublier un poëte3 […] L’art marche à sa manière ; il se déplace comme la science ; mais ses créations successives, contenant de l’immuable, demeurent ; tandis que les admirables à peu près de la science, n’étant et ne pouvant être que des combinaisons du contingent, s’effacent les uns par les autres.

Passons maintenant au III/4, partie principale :

  • La science cherche le mouvement perpétuel. Elle l’a trouvé ; c’est elle-même. La science est continuellement mouvante dans son bienfait.Tout remue en elle, tout change, tout fait peau neuve. Tout nie tout, tout détruit tout, tout crée tout, tout remplace tout. Ce qu’on acceptait hier est remis à la meule aujourd’hui. La colossale machine Science ne se repose jamais ; elle n’est jamais satisfaite ; elle est insatiable du mieux, que l’absolu ignore.

Toujours sur le distinguo art/science :

  • La science fait des découvertes, l’art fait des œuvres. La science est un acquêt de l’homme, la science est une échelle, un savant monte sur l’autre. La poésie est un coup d’aile […] La poésie vit d’une vie virtuelle. Les sciences peuvent étendre sa sphère, non augmenter sa puissance. Homère n’avait que quatre vents pour ses tempêtes ; Virgile qui en a douze, Dante qui en a vingt-quatre, Milton qui en a trente-deux, ne les font pas plus belles.

Sur « la science militaire », très intéressant, hélas utopique, 50 ans avant la Première Guerre mondiale (la référence à l'Europe en 1864 est à noter) :

  • Un jour, plus tôt qu’on ne croit peut-être, la charge à la baïonnette sera elle-même remplacée par la paix, européenne d’abord, universelle ensuite, et voilà toute une science, la science militaire, qui s’évanouira. Pour cette science-là, son perfectionnement, c’est sa disparition.

Pour rire un peu... V. Hugo sait qu'une anecdote rallie le lecteur au propos :

  • le temps n’est plus du fameux voyage de Dijon à Paris durant un mois, et nous ne pourrions plus comprendre aujourd’hui l’ébahissement de Henri IV demandant à Joseph Scaliger : Est-il vrai, monsieur l’Escale, que vous avez été de Paris à Dijon sans aller à la selle ?

Sur la « science officielle » :

  • Parfois la science fait obstacle à la science. Les savants sont pris de scrupules devant l’étude. Pline se scandalise d’Hipparque ; Hipparque, à l’aide d’un astrolabe informe, essaye de compter les étoiles et de les nommer. Chose mauvaise envers Dieu, dit Pline. Ausus rem Deo improbam […] Compter les étoiles, c’est faire une méchanceté à Dieu. Ce réquisitoire, commencé par Pline contre Hipparque, est continué par l’inquisition contre Campanella.

Un accès/excès de qualifications pour la science :

  • La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. Du reste, toutes les grandeurs, elle les a. Elle a la volonté, la précision, l’enthousiasme, l’attention profonde, la pénétration, la finesse, la force, la patience d’enchaînement, le guet permanent du phénomène, l’ardeur du progrès, et jusqu’à des accès de bravoure.

Et enfin, Hugo lisant et citant Lucrèce, le philosophe, "poëte" et savant (celui qui imagine les atomes) du Ier siècle avant J.-C. (De Rerum Natura) a ces phrases sur la religion, à relire avec attention de nos jours :

  • « La religion n’est pas de se tourner sans cesse vers la pierre voilée, ni de s’approcher de tous les autels, ni de se jeter à terre prosterné, ni de lever les mains devant les demeures des dieux, ni d’arroser les temples de beaucoup de sang des bêtes, ni d’accumuler les vœux sur les vœux, mais de tout regarder avec une âme tranquille. » — Je m’arrêtai pensif, puis je me remis à lire. Quelques instants après, je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien, j’étais submergé dans le poëte ; à l’heure du dîner, je fis signe de la tête que je n’avais pas faim, et le soir, quand le soleil se coucha et quand les troupeaux rentrèrent à l’étable, j’étais encore à la même place, lisant le livre immense [...]

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1 Par exemple dans sa série de 5 émissions (France-Culture, janvier 2015, À voix nue), ou dans L'Esprit de sel, Seuil, 1981.

2 Pour ceux que la recherche documentaire intéresse, un joyeux mic-mac sur la page Wikisource, pas tellement du fait de Wikisource : on ne trouve pas les fichiers image sur Wikisource car ils sont censés être sur Gallica. Or, le fichier de Gallica n'est pas l'édition originale, mais une réédition Robert Laffont de 1985 (j'avais stigmatisé dans un article Bulletin des bibliothèques de France le fait que dans Gallica on pouvait trouver des « reprints » ultérieurs, sans trouver l'édition originale, qu'on attend sur Gallica. Et en plus, le fichier Gallica auquel réfère Wikisource a disparu. Enfin, le wikisourcien a été obligé d'indiquer une URL de l'édition originale Hugo 1864 sur... Google Books (en bas) – ce qui fait mauvais effet pour la coopération Bnf Gallica-Wikisource....

3 Ces graphies du XIXe siècle sont intéressantes, j'essaie de les collecter dans un billet de mon blog « Bibliothèques numériques ». N'hésitez pas à y contribuer.


5 commentaires pour “Victor Hugo et la science”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Merci pour ce recueil de pensée qui n'ont (sauf hélas celui sur la guerre) pas pris une ride
    Le dernier texte sur la religion est brulant d'actualité....

  2. JLM Répondre | Permalink

    « La religion n’est pas de se tourner sans cesse vers la pierre voilée, ni de s’approcher de tous les autels, ni de se jeter à terre prosterné, ni de lever les mains devant les demeures des dieux, ni d’arroser les temples de beaucoup de sang des bêtes, ni d’accumuler les vœux sur les vœux, mais de tout regarder avec une âme tranquille. »
    SIC
    La vieest un long fleuve tranquille.
    Mais c'est aussi le début d'une citation de Denis Langlois. La voici complète : "La vie est un long fleuve tranquille, ce sont les rives qui sont dangereuses. Il ne faudrait jamais aborder."

    Si ma mémoire est bonne,Victor Hugo a connu quelques rivages dangereux.

  3. Guylaine Répondre | Permalink

    Je vous affirme que cette affirmation est fausse! C'est plutôt le contraire! La vérité est l’asymptote de la science. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. Cela fait beaucoup plus de sens

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