Agatha Christie, une romancière sur les chantiers de fouilles

En 1930, Agatha Christie accepte l’invitation de Leonard et Katherine Woolley à se rendre sur le site d’Ur, dans le Sud de l’Irak. Elle ne se doutait pas que sa vie allait radicalement changer. Elle est alors confiée à un jeune assistant, Max Mallowan, qui lui fait visiter la région. Malgré la différence d’âge – elle a quatorze ans de plus que lui et est divorcée depuis deux ans – et de religion – il est catholique et elle anglicane –, ils se marient le 11 septembre 1930.

Agatha accompagne son époux sur le terrain, tout d’abord en Irak, alors sous mandat anglais. Max Mallowan prend en 1933 la direction des fouilles du petit site préhistorique de tell Arpachiyah, proche de Mossoul en Irak du nord, un site découvert à la fin des années 1920 par R. Campbell Thompson. Daté des périodes de Halaf et Obeid, c’est un lieu important pour la production de céramiques et le commerce de l’obsidienne. Une crise politique d’envergure en Irak chasse l’archéologue qui va désormais travailler en Syrie, alors sous mandat français.

À partir de 1934, Agatha Christie commence un journal où elle raconte de manière très vivante cinq saisons en Syrie et la vie quotidienne sur les chantiers de fouilles : Come, tell me how you live (1946), traduit en français sous le titre La romancière et l’archéologue. Mes aventures au Moyen-Orient (2005). Le récit commence avec le voyage dans l’Orient-Express, puis la prospection en Syrie pour trouver le tell sur lequel Max entend mener ses recherches. Il hésite entre trois sites dans le nord-ouest du pays, et choisit finalement tell Chagar-Bazar, occupé depuis la période de Halaf, à la fin du Néolithique, jusque dans la seconde moitié du IIe millénaire av. J.-C.

Au cours de trois campagnes entre 1935 et 1937, il établit la stratigraphie du site, et dégage des bâtiments du début IIe millénaire dans lesquels il découvre 124 tablettes cunéiformes. Ces tablettes, ainsi que les autres vestiges exhumés sur le site font l’objet d’un partage entre la Syrie, pour le Musée d’Alep fondé en 1931, et l’Angleterre, pour le British Museum. Agatha Christie raconte comment se fait alors le partage des antiquités :

Le moment crucial, la « division », est presque arrivé. A la fin de chaque saison, le directeur du service des Antiquités vient en personne, ou bien il délègue quelqu’un afin de diviser en deux lots les objets trouvés sur les champs de fouilles. En Iraq, il passait en revue chaque pièce l’une après l’autre et cela prenait plusieurs jours. En Syrie, la méthode de travail est bien plus simple. On laisse à Max le soin de partager les objets en deux lots de valeur égale. Il peut agir comme bon lui semble. Puis le représentant syrien arrive, il examine le tout et choisit la collection qu’il préfère garder. L’autre est emballée et expédiée au British Museum (p. 209).

Agatha Christie et Max Mallowan dans leur maison en 1950

À la fin des années 1990, la reprise des fouilles à Chagar Bazar a mis au jour davantage de tablettes et permis l’identification du site avec l’ancienne Ašnakkum. Les découvertes restent désormais en Syrie.

À partir de 1936, Max Mallowan décide d’explorer également tell Brak, dans la vallée du Jaghjagh, un des affluents du Habur. Connu sous le nom antique de Nagar, c’est un très vaste site occupant plusieurs tells, et occupé depuis le VIIe millénaire jusqu’à la fin du IIe. Il y découvre un temple daté de la fin du IVe millénaire dans lequel il trouve des centaines de petites statuettes aux yeux démesurés qu’il désigne comme "idoles aux yeux" ou "idoles à lunettes". Agatha Christie participe aux campagnes de fouilles en enregistrant, photographiant et restaurant les objets découverts. Les fouilles s’arrêtent à tell Brak en 1939 avec la déclaration de la seconde guerre mondiale.

Ses voyages en Syrie et Irak et la vie sur les chantiers de fouilles inspirent à Agatha Christie deux romans policiers dans lesquels Hercule Poirot mène l’enquête. En 1934, elle publie Le Crime de l’Orient-Express, construit sur un fait-divers réel. Et surtout en 1936 paraît Meurtre en Mésopotamie dont l’action se situe sur le chantier archéologique imaginaire de Tell Yarimjah, non loin du Tigre en Irak. Dans ce petit monde clos, elle caricature certains des membres de missions qu’elle a cotoyés, et fait assassiner l’épouse du directeur de la fouille ; une vengeance littéraire contre Catherine Woolley, qui avait refusé qu’elle accompagne Max à Ur après leur mariage. Dans un troisième roman, Rendez-vous à Bagdad publié en 1951, une jeune femme part à la poursuite de son amoureux à Bagdad où elle croise deux archéologues.

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