Au royaume des aveugles les borgnes sont rois

On trouve déjà en Mésopotamie l’équivalent de ce proverbe d’origine latine sous la forme Dans la ville des boiteux, un infirme est le messager. De même le proverbe sumérien Tu vas comme un éléphant qui tenterait de remonter un bateau qui a coulé, évoque notre « éléphant dans un magasin de porcelaine » qui oppose lourdeur et délicatesse.

Les proverbes, témoins de la sagesse populaire, représentent l’un des genres de la littérature sapientiale à côté des fables, des maximes, des recueils d’instructions, ou encore de certaines histoires plus élaborées porteuses d’une morale. Les proverbes mésopotamiens puisent dans un fond proche-oriental qui trouve des parallèles avec le Livre des Proverbes de la Bible.

Celui qui mange trop ne peut pas dormir est un proverbe sumérien qui a un contenu universel et peut être adopté par de nombreuses civilisations du passé ou du présent. En revanche, d’autres proverbes sont d’interprétation difficile car ils n’évoquent rien de semblable dans notre langue, tel Il n’y a pas de gâteau cuit au milieu de la pâte.

Les proverbes sumériens abordent tous les sujets de la vie quotidienne. Ils peuvent avoir un ton satirique ou encore, tout comme les fables, utiliser des animaux et mettre en avant les caractéristiques de leur comportement : le lion est puissant, le renard est rusé, et l’âne travaille dur. Par exemple L'âne, après avoir jeté ses paquets, a dit "Maintenant, je peux oublier mes fardeaux d'autrefois".

Ces petites phrases à portée générale sont transmises oralement de génération en génération et citées parfois dans la correspondance en cunéiforme découverte sur des tablettes d’argile au Proche-Orient. Regroupées en collections au cours du IIIe millénaire, elles sont recopiées dans le contexte des écoles pour l’apprentissage du sumérien, en particulier à partir du IIe millénaire alors que cette langue n’est plus parlée.

Par conséquent, l’un des thèmes favoris abordés par les proverbes sumériens sont les scribes et les apprentis-scribes. On y trouve les cancres : Quel genre de scribe est un scribe qui ne connaît pas le sumérien ? ; les studieux : Si un scribe ne connaît qu'une seule ligne mais que son écriture est bonne, c'est bien un scribe ; les rapides : Un scribe dont la main peut suivre la dictée est en effet un scribe ; l’opposition – déjà – entre littéraires et matheux : Un scribe bon en calcul est mauvais en écriture, un scribe bon en écriture est mauvais en calcul ; les dissipés : La culpabilité d'un scribe bavard est grande. Dans cette liste de proverbes en relation avec l’apprentissage de l’écriture figure aussi une pique envers le clergé : Un scribe déchu devient prêtre.

D’autres thèmes abordés par les proverbes sumériens portent sur la politique : Un peuple sans roi est comme un troupeau sans berger, les inégalités sociales : Le pauvre inflige toutes sortes de maladies à l'homme riche, ou encore les soucis des riches qui ne savent comment protéger leurs biens : Les possessions rendent la confiance d'une importance cruciale. Ils traitent également de l’amitié, qui peut s’avérer éphémère : "Mon ami" pourrait ne durer qu'un jour. "Mon collègue" dure pour toujours, et des amis auxquels on ne veut que du bien : Que ceux qui vous sont chers atteignent leur but comme un navire atteint un port ami, ou encore à la sagesse des anciens : Il faut faire attention aux paroles d'un vieil homme et en récolter les fruits.

Beaucoup de proverbes sumériens s’apparentent en effet à des conseils ou leçons de morale suggérant comment agir dans une situation donnée. Ainsi, il faut toujours avoir les moyens de ses ambitions : Construis comme un riche, tu vivras comme un pauvre, construis comme un pauvre, tu vivras comme un riche. Il faut également savoir être patient : Ne cueillez pas les choses maintenant, elles porteront leurs fruits plus tard, et ne pas reporter les choses au lendemain : « J'irai aujourd'hui », c'est ce que dit un berger ; « J'irai demain », c'est ce que dit un berger. « J'irai », c'est « j'irai », et le temps passe.

Certains proverbes, témoins de la sagesse populaire mésopotamienne, peuvent être tout à fait à l’ordre du jour. Les dirigeants politiques pourraient par exemple méditer les proverbes sumériens suivants : Un cœur n'a jamais créé la haine, mais la parole crée la haine ; ou encore Parler avec son cœur et non à tort et à travers.


3 commentaires pour “Au royaume des aveugles les borgnes sont rois”

  1. Guesar Répondre | Permalink

    Mais en vérité
    Au royaume des aveugles les borgnes sont mal vus !

  2. Marie-Claire Répondre | Permalink

    "Il n’y a pas de gâteau cuit au milieu de la pâte", ça pourrait être qu'il faut se donner la peine de cuire la pâte pour avoir le gâteau, donc qu'il faut se donner un peu de mal pour obtenir un quelconque bénéfice. À rapprocher de notre expression "ça ne tombe pas tout cuit dans le bec". Qu'en pensez-vous ?

    • Cécile Michel Répondre | Permalink

      C'est possible en effet. Lorsque ces proverbes sont en contexte, dans des lettres par exemple, on peut être surpris par les interprétations qui leur sont données.

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