Des milliers de tablettes cunéiformes retrouvent leur pays d’origine

Mardi 3 août 2021, des caisses en provenance des États-Unis ont été au centre d’une cérémonie à Bagdad. Arrivées par l’avion qui transportait le Premier ministre irakien, elles contenaient plus de 17 000 objets archéologiques, biens culturels restitués par les États-Unis à l’Irak, dont une grande majorité de tablettes d’argile couvertes de caractères cunéiformes.

Ces objets proviennent d’une part du Musée de la Bible, inauguré à Washington (district de Columbia) en 2017, et créé par une famille chrétienne évangélique propriétaire de la chaîne de magasin d’artisanat Hobby Lobby, et d’autre part de la collection de l’Université de Cornell.

Près de 12 000 de ces objets ont en effet été acquis par Steve Green, le propriétaire de la chaîne de magasins Hobby Lobby à partir de 2009 pour les exposer dans son nouveau Musée de la Bible, afin d’historiciser les événements décrits dans l’Ancien Testament. Condamné à payer une forte somme, le propriétaire a dû revoir l’origine des pièces de sa collection. Beaucoup de ces tablettes portent le nom d’une ville antique aujourd’hui disparue, Irisagrig, dont elles documentent l’histoire au 21e s. av. J.-C.

La pièce sans doute la plus emblématique saisie au Musée de la Bible comporte un passage de l’Épopée de Gilgamesh, une œuvre littéraire de plus de quatre mille ans, connue par plusieurs versions en langues sumérienne et akkadienne et étudiée aujourd’hui par les élèves des classes de sixième comme l’un des textes fondateurs de l’humanité. Cette tablette fragmentaire, d’environ 15 cm sur 15 cm et datant du milieu du IIe millénaire av. J.-C., comporte la version akkadienne des rêves que le héros raconte à sa mère la déesse Ninsoun.

Cette tablette a été mise en vente à Londres en 2003 par un marchand d’antiquités jordanien, puis a été envoyée en fraude aux États-Unis avec un certificat de provenance falsifié suggérant un achat à San Francisco en 1981 avec des bronzes anciens. Après avoir changé de propriétaires à plusieurs reprises, la tablette a finalement été vendue en 2014 par Christie’s à S. Green pour un montant de 1,67 million de dollars, et exposée au Musée de la Bible.

Il n’est pas impossible que cette tablette ait été volée dans un musée provincial d’Irak lors de la Guerre du Golfe ou encore lors de l’invasion américaine de 2003. En septembre 2019, les autorités américaines ont saisi cette tablette estimant qu’il s’agissait d’une pièce volée.

Le second lot de tablettes cunéiformes rapatriées en Irak provient de la collection de l’Université Cornell. Cette collection a pour origine une première donation de 1 500 objets inscrits en cunéiforme par Jonathan et Jeannette Rosen en 1999. Après plusieurs autres donations, la collection comptait plus d’une dizaine de milliers d’objets inscrits, principalement des tablettes d’argile, en 2013.

Rien n’est dit sur la manière et la date à laquelle ces tablettes ont quitté leur pays d’origine, mais il est fort probable qu’elles soient arrivées aux États-Unis après la Guerre du Golfe. Comme pour la collection du Musée de la Bible, la collection de l’Université de Cornell comprend un nombre important de tablettes en provenance d’un site archéologique qu’il est impossible aujourd’hui de replacer sur une carte, la ville antique de Garshana dont les tablettes dévoilent un pan de l’histoire pour la fin du IIIe millénaire av. J.-C.

Contrairement aux tablettes du Musée de la Bible, les tablettes de l’Université de Cornell ont été déchiffrées à un rythme soutenu et publiées dans une trentaine de volumes par une équipe composée de chercheurs américains et européens. Le 4 août dernier, l’Université publiait une déclaration rapportant le transfert de plus de 5 000 tablettes cunéiformes vers l’Irak.

Ces restitutions d’antiquités à leur pays d’origine ne font que mettre en application les nombreux textes législatifs internationaux et nationaux sur les biens culturels : la Convention de l'Unesco de 1954 (dite Convention de La Haye) pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, celle de 1970 concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l'importation, l'exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels, ou encore, plus spécifiquement pour l’Irak, la résolution 2199 des Nations Unies du 12 février 2015 pour empêcher le commerce d’antiquités alors mené de manière intensive par Daesh.

Après des décennies de pillages dans un pays dévasté par les guerres, il est temps que les vestiges archéologiques de l’ancienne Mésopotamie puissent être étudiés et admirés dans les musées irakiens.

Publier un commentaire