‘Celui qui n’a pas de femme a double peine, il doit moudre la farine’

Selon ce proverbe sumérien du début du IIIe millénaire av. J.-C., un homme célibataire doit assurer les tâches culinaires pénibles, dont on suppose qu’elles étaient dévolues aux femmes. Mais qu’en était-il réellement ?

Dans nos sociétés occidentales, il est traditionnellement admis que la préparation quotidienne des repas à la maison est la tâche des femmes, tandis que la haute cuisine est l’œuvre de grands chefs.[1] Bien que nous sortions progressivement de ce schéma avec quelques femmes cheffes, cette division sexuée de la préparation des aliments a influencé nos reconstitutions de l’histoire ancienne de l’alimentation.

L’alimentation était le thème de la 67e Rencontre Assyriologique Internationale, qui s’est tenue courant juillet à Turin, en Italie. Ce congrès annuel, qui rassemble des assyriologues du monde entier, d’ordinaire porte bien son nom. Il permet en effet aux différentes générations de chercheurs de faire connaissance et d’échanger pendant les séances mais aussi et surtout pendant les pauses café et repas. Malheureusement, cette année, ces rencontres sont restées virtuelles, comme bien d’autres manifestations scientifique depuis début 2020. Et tout en dissertant sur les nourritures et boissons, les scientifiques n’ont pu y goûter.

La préparation des aliments et des boissons, depuis la livraison des produits de la flore et de la faune jusqu’à leur consommation est abondamment documentée par les découvertes archéologiques, les textes cunéiformes et l’iconographie, mais de manière très inégale. L’archéologie renseigne certains aspects domestiques de l’alimentation comme la vaisselle, les fours, les aliments consommés par l’analyse des restes botaniques et zoologiques, ou celle des dents des squelettes, tandis que les textes offrent plutôt des informations sur la gestion des denrées dans les grandes institutions et l’alimentation de l’élite. Les représentations, qu’il s’agisse de scènes miniatures gravées sur les sceaux-cylindres, ou des grands reliefs palatiaux, illustrent les banquets de l’élite ou encore la cantine des militaires en campagne.

Dans la vie de tous les jours, chez les simples particuliers, la préparation des repas et de la bière revenait vraisemblablement aux femmes, comme l’exprime un marchand assyrien, il y a quatre mille ans, dans une lettre adressée à sa fiancée : « Je suis seul, il n’y a personne pour me servir et dresser ma table. » Un débat sumérien entre deux femmes liste les tâches ménagères qui rythment leur vie : presser l’huile, moudre les céréales, cuire le pain, puiser de l’eau, etc. Pour cela, elles disposaient de vaisselles et autres ustensiles de cuisine, mais certains testaments montrent que les hommes en possédaient également.

Dans les cuisines des palais, la plupart des métiers culinaires sont exercés aussi bien par des hommes que par des femmes, mais on trouve davantage de femmes pour moudre la farine, et presser l’huile semble être une occupation principalement féminine. En revanche, le métier de boucher est exclusivement masculin. Les textes décrivant l’administration des palais syriens du IIIe et du début du IIe millénaire offrent une image toutefois très différente de celle perçue par les archives des palais mésopotamiens à partir de la seconde moitié du IIe millénaire. Les premiers, comme à Ebla (24e siècle) ou Mari (18e siècle) décrivent un monde palatial féminin, y compris dans les cuisines, même si certains responsables sont des hommes. Plus mobiles, les chefs cuisiniers voyagent entre les différentes cours. Toutefois, on trouve aussi des femmes à la tête de certaines cuisines royales, comme à Urkesh au 23e siècle av. J.-C., et ce sont sans doute aussi des femmes qui organisent les repas du roi à Mari. Les seconds donnent l’image d’un monde palatial plutôt masculin, comme à Nuzi (14e siècle) ou dans les capitales assyriennes (Ier millénaire) avec toutefois quelques femmes qui travaillent dans les cuisines, mais généralement en position subalterne. Néanmoins, une femme échanson est au service de la reine assyrienne.

En définitive, la vision traditionnelle selon laquelle la préparation quotidienne des repas à la maison est la tâche des femmes, tandis que la haute cuisine est l’œuvre d’hommes qualifiés est à nuancer ; on trouve en effet quelques femmes à la tête de la cuisine de certains palais. Ces observations contribuent à la réévaluation de la place des femmes dans la société.

[1] Bourdieu Pierre, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998.

Une exposition se tient jusqu'au 26 juillet 2021 au Louvre Lens sur les Tables du pouvoir ; il y a une section sur les banquets en Mésopotamie antique.


Un commentaire pour “‘Celui qui n’a pas de femme a double peine, il doit moudre la farine’”

  1. BRIARD Répondre | Permalink

    J'adore ! j'ai vue quelques-unes de vos conférences. S’il vous plait, pouvez-vous continuer.

    Bien cordialement

    Jean-Luc Briard

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