Chats vous intéressent ?

Il y a des chats partout. Jusque dans mon lit. Et malgré ce, pas toujours de bonne humeur. D’où est partie cette vague de petits félins si séduisants et câlins qu’il n’est guère de foyers de par le monde qui n’accueille un de ses membres ? Et de plus, quelle indépendance d’esprit ! A se demander qui est l’hôte de qui ! Alors on se dit qu’heureusement notre belle langue française a prévu pour ce type de cohabitation au moins deux mots  à double sens : ils sont nos hôtes ou convives et nous sommes les leurs, et l’inversion des rôles est la règle, signifiée d’un simple coup de patte (1).

Depuis quand dure cette cohabitation entre Homo sapiens et Felis sylvestris ? Et peut-on dire qu’elle est le résultat d’un processus de domestication d’un animal sauvage comme il en est tant d’autres ?

Mon cas personnel sera vite réglé : « Ecaille de tortue » tolère notre présence depuis une dizaine d’années et elle n’est domestique qu’à ses heures, pas forcément les nôtres.

Du particulier allons au général pour d’abord se demander chez quelle(s) espèce(s) sauvage(s) ce déferlement a sa source. A l’occasion successivement interroger la carte de répartition des chats sauvages qui nous entourent, consulter les archives archéologiques, et suivre au plus près les empreintes génétiques que les matous ont inscrites au sommier de leur arbre généalogique (2). Et on va voir que c’est une affaire compliquée ! Le chat a bien su cacher son jeu, peut-être sans le vouloir, à moins que les fausses pistes qu’il trace ne soient des ruses pour se faire plus aimer.

Cinq sous espèces de chat sauvages ont été identifiées et chacune occupe une zone géographique bien définie, encore que des chevauchements et échanges de l’une vers l’ autre sont possibles et même fréquents (fig.1).

Carte de répartition des 5 sous espèces de chats (extrait de réf. 2)

Carte de répartition des 5 sous espèces de chats (extrait de réf. 2)

 

Une précision qui concerne le coin gauche de cette carte : l’Écosse. Dans cette région survit une sixième sous espèce ou espèce qui a failli succomber sous les coups des « garde-chasses » locaux et autres ennemis des « vermines » susceptibles de priver les Nemrod britanniques du « gibier » de poil ou de plume : un préposé pour 20 km2 ! C’est une autre histoire de chat que je servirai dans une autre occasion.

Pour l’heure, concentrons nous sur les cinq sous espèces géographiques officiellement reconnues et demandons nous si l’une ou l’autre est à l’origine du Félis sylvestris de nos maisons.

Une étude récente qui conjugue données de la génétique et de l’archéologie conclut que les minous et minettes que tous les foyers de par le monde accueillent sont issus de plusieurs souches, mais d’une seule sous espèce : Felis sylvestris lybica d’Egypte et du Moyen Orient.

La vallée du Nil et ses ossuaires révèlent la proximité cultivée par Pharaon et ses sujets avec la sous espèce lybica , incarnation de la Déesse Bastet ou Sekhmet, et compagnon apprécié des fellahs car il pourchasse rats et souris qui dévorent leurs récoltes. Pour les remercier on leur sert une pitance sortie du Nil, fleuve nourricier d’un peuple et de ses animaux de compagnie. Sur les murs d’une sépulture près de Thèbes on peut voir se délectant d’une perche du Nil un petit félin au pelage typique de la sous espèce lybica.

Décor mural d'une tombe de Nakhts près de Thèbes, 1400 BC.

Décor mural d'une tombe de Nakhts près de Thèbes, 1400 BC.

 

C’est de cette icône, et des nombreuses statuettes et momies de chats, y compris des sarcophages que révèlent les sépultures des civilisations du Nil, qu’est née la légende de l’origine égyptienne du chat domestique commun qui se serait répandu à partir de ce foyer dans tout le bassin méditerranéen et au delà, les armées romaines contribuant les premières à son expansion.

 

Mais il est des témoignages archéologiques plus anciens de la proximité des chats avec les hommes : en Anatolie on a mis en évidence la proximité de Felis sylvestris lybica et des paysans d’alors dans l’île de Chypre (3).

Une sépulture proche d’un village néolithique qui associe homme et chat est datée de 9500 ans. Comme aujourd’hui, Chypre alors était séparée du continent par un bras de mer d’environ 60 km, et connaissant le peu de goût des chats pour la natation, il est plus que probable que les chats furent embarqués par les navigateurs d’alors qui s’établissaient dans les îles méditerranéennes et les colonisaient. Ceux-là même qui ont exterminés les faunes de mammifères insulaires qui jusqu’à leur arrivée y prospéraient. Hippopotames nains à Chypre, éléphants nains, loirs, lapins et musaraignes géants ailleurs n’ont pas résisté à ces envahisseurs venus coloniser ces îles et ont été au menu des premier navigateurs d’alors. Par la suite, par nécessité, l’élevage et l’agriculture ont nourri les migrants venus avec bétail et semence pour survivre sur les nouvelles terres que les hasards des vents marins leur ont fait connaître.

Un homme et un chat dans une tombe néolithique (-9500 ans) à Shillourokambos, Chypre. Réf. 3)

Un homme et un chat dans une tombe néolithique (-9500 ans) à Shillourokambos, Chypre. Réf. 3)

Et c’est ainsi que le chat, avec d’autres, dès le début du Néolithique, accompagne les hommes qui de chasseurs cueilleurs deviennent éleveurs et cultivateurs. Nul doute que ces paysans apprécient les talents du petit carnivore parce qu’il les débarrasse des rats et souris qui pillent leurs récoltes. Eux aussi sont venus dans leurs bagages, mais clandestinement ! Autrement dit, il est des commensaux plus amènes que d’autres. Et force est de constater que ces rongeurs qui collent aux basques des premiers agriculteurs vont les suivre partout et emprunter les grandes voies de migration des populations humaines parce qu’elles offrent des ressources alimentaires nouvelles et abondantes. A l’occasion, ils sont aussi vecteurs de terribles maladies, la peste en particulier. Alors pour s’en défendre, Felis sylvestris lybica est invité par les colons de tous les pays à prendre place dans leurs caravanes et leurs esquifs partis à la conquête du Monde.

On est obligé aussi de constater que les matous bien nourris des maisons, mâles ou femelles, sont comme aujourd’hui des rodeurs invétérés (4) qui ne dédaignent pas mélanger leurs chromosomes avec les espèces sauvages des régions qui les accueillent, femelles ou mâles. Et ces amours barbares compliquent quelque peu la tâche des scientifiques qui souhaiteraient moins de passion chez leurs sujets. En Europe en particulier, nos chats, très policés d’apparence, ne sont pas indifférents au charme des matous sauvages des deux sexes de leur entourage. Ainsi Felis sylvestris sylvestris à la belle robe rayée grisâtre de nos forêts n’hésite pas à mêler ses gènes avec F. s. lybica de nos maisons. Alors on le dénomme chat de gouttière, et qui dit gouttière suppose abri construit des mains de l’homme. Cette présence semi sauvage dans nos régions ne date pas de la semaine dernière. Déjà au Mésolithique et jusqu’au 8ième siècle avant notre ère, le chat rayé de type européen est prédominant dans les archives archéologiques de l’Europe.

 

Les robes tachetées sont apparues plus récemment. Ces pelages mouchetés ou pommelés de différentes couleurs et tailles prédominent aujourd’hui chez nos greffiers, raminagrobis et autres grippeminauds. C’est le résultat d’une sélection artificielle conduite un peu à l’aveuglette à l’occasion de la naissance des portées de chat trop nombreuses. Comme chez d’autres animaux domestiques dira-t-on. Pas tout à fait. Car chez le chat, ce n’est que depuis le 19ième siècle que des patrons de robe aussi bariolées que sophistiquées se répandent dans touts les foyers de tous les pays et sur tous les continents. Pour d’autres animaux domestiques, chevaux, chiens et bovins, la diffusion de « races » reconnues par leur pelage est plus ancienne. Il semble bien que longtemps minets et minettes furent maitres et maitresses de leur désirs d’enfants, et surent s’affranchir dans ce domaine des souhaits et désirs de leurs « hôtes ». De nos jours, de nouvelles races sont forgées, et des chatons aux étranges pelages, monochromes ou polychromes, frisés ou presque glabres voire de type angora donnent lieu à des concours d’élégance précédés de longues séances de toilettage. Pauvres petites bêtes qui ne connaîtront jamais les émois de la course au guilledou et les concerts de miaou qui l’accompagnent…

 

En guise de coda, je dois tout de même rappeler que l’accueil trop chaleureux que nous réservons aux chats a aujourd’hui des conséquences néfastes. Et oui trop de chats nuit. Car quelque croquette qu’on leur serve, et aussi abondantes soient-elles, les chats ne mettent jamais en berne leur instinct de chasseur. Dès le coucher du soleil, ils partent en chasse et déciment petits mammifères, oiseaux, reptiles et même insectes dans les villes aussi bien que dans les campagnes . Leurs victimes se comptent chaque année en MILLIARDS (5). Il serait bienvenu que la génétique se penche sur ce problème et trouve un moyen d’inhiber ce trait chez ces petits carnivores trop prolifiques. Mais je crains qu’il y ait peu d’espoir. Pas plus qu’il y en a que ne soit inventé le chien sans trou de balle.

 

 

 

(1) Un cristallographe qualifierait le mot hôte ou convive d’énanthiomorphe, comme l’est un cristal formé de deux moitiés symétriques accolées.

(2) Ottoni, C. et al. The palaeogenetics of cat dispersal in the ancient world. Nat. Ecol. Evol. 1, 0139 (2017).| DOI: 10.1038/s41559-017-0139 | www.nature.com/natecolevol

(3) Vigne J-D, Guilaine J, Debue K, Haye L, Gérard P. Early taming of the cat in Cyprus. Science. 2004;304: 259. pmid:15073370. Et Vigne J-D, Briois F, Zazzo A, Willcox G, Cucchi T, Thiebault S, et al. The first wave of cultivators spread to Cyprus earlier than 10,600 years ago. Proc Natl Acad Sci USA. 2012;109: 8445–8449.

(4) Voir le film « Secrets de chats » documentaire de Martina Treusch (Arte mai 2017).

(5) T. Doherty et al. 2014. A critical review of habitat use by feral cats and key directions for future research and management Wildlife Research, 2014, 41, 435–446 http://dx.doi.org/10.1071/WR14159

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