Le lapin sauteur d’Alfort a un gène singulier

Sauter  pieds joints pour se déplacer, quelques mammifères en sont capables : lapins, lièvres, kangourous et des rongeurs. Il est même un type de lapin domestique qui se déplace aisément sur les pattes avant : le lapin-sauteur d’Alfort. Un désordre génétique induit ce moyen de locomotion peu ordinaire, et c’est une mutation sur un  seul locus qui provoque  cette pathologie acrobatique. De quoi éclairer sur les modalités et origines de la motricité des quadrupèdes,  comment réparer ses désordres, et pas seulement chez les  animaux sauteurs (1).

Lapin sauteur d’Alfort (d’après ref 1)

 

www.youtube.com/watch?v=a-5c9AyjJx0&t=8s

En 1935, dans la célèbre école vétérinaire d’Alfort, fut signalé un comportement étrange et héréditaire constaté dans une lignée de lapins domestiques : de façon spontanée, les sujets affectés de ce syndrome  se déplacent par bonds sur les pattes antérieures. Considéré alors comme un animal de cirque, le ci-devant « lapin sauteur d’Alfort » fut un temps rangé parmi une bizarrerie de la nature parmi d’autres. 

Aujourd’hui, des généticiens ont pu analyser les causes de ce comportement et identifier le gène qui induit cette pathologie. A terme on peut espérer  mieux comprendre les arcanes du mode de déplacement par bonds des autres mammifères, et surtout espérer soigner les handicaps locomoteurs qui clouent sur des fauteuils ou des lits tant de patients.

www.youtube.com/watch?v=B6AK3qsxUpc

La motricité de tout quadrupède implique la coordination du mouvement de ses quatre pattes qui le supportent et le font avancer. Le rythme  de flexion et extension gauche-droit de la musculature  des membres antérieurs et postérieurs permet au quadrupède de progresser,  et de longue date on  a su repérer dans la moelle épinière le centre nerveux de gestion de la motricité.

La plupart des mammifères peuvent adopter différents types de démarche plus ou moins rapides en fonction du substrat sur lequel ils se déplacent : la marche, le trot, le galop sur deux ou quatre pattes. Certains peuvent  même sauter pieds joints. C’est le cas des kangourous, des lapins, lièvres et certains rongeurs. Pour autant, les principes génétiques à la base de ces modes de locomotion si différents sont longtemps restés ignorées, et les conséquences pratiques de cette lacune dans nos connaissances sur la motricité constituent un lourd handicap au sens premier du terme dans la recherche de thérapies destinées à palier les infirmités ambulatoires qui affectent de nombreux patients. Aussi l’avancée qui aujourd’hui permet d’identifier les gènes qui sous tendent la pathologie du « lapin sauteur d’Alfort » ouvre des perspectives dans un domaine jusqu’ici considéré comme hors d’atteinte de tout traitement. 

Dans le but de mettre en lumière les causes profondes de ce type de pathologie, des généticiens ont croisé un mâle affecté du syndrome « lapin sauteur » avec une femelle  d’une race de lapin blanc de Nouvelle Zélande. Quarante lapereaux plus tard, il a été constaté que beaucoup  avaient une démarche normale et six avaient l’aptitude de se déplacer par bonds sur les pattes avant. L’analyse du génome des uns et des autres a permis de localiser la mutation responsable de la pathologie « lapin sauteur ».  

De fait la coordination des mouvements musculaires qui assurent la  déambulation d’un quadrupède et assure la coordination des mouvements des pattes arrière et avan est sous le contrôle du gène RORB, et chez les lapins obtenus par croisement et affectés du syndrome « lapin sauteur » la mutation responsable  de ce syndrome  a été repérée. Par séquençage croisé du génome, on a pu montrer qu’un seul locus contenant le gène B du récepteur orphelin RAR (RORB) explique la démarche atypique des lapins.

On peut aussi rappeler qu’en 2017 il a été signalé (2) dans une étude paru dans le magazine Neurone qu’une mutation observée du RORB chez la souris provoquait une démarches en canard :  https://www.cell.com/cms/10.1016/j.neuron.2017.11.011/attachment/7e3ba9eb-311d-458a-933f-fb03f6f5bfd5/mmc3.mp4

Elizabeth Pennisi, journaliste qui a commenté dans le magazine Science (25/03/2021) les travaux de Miguel Carmeiro et de ses collègues sur le lapin sauteur suggère qu’elle ouvre la voie à des  avancées dans la recherche des causes de la maladie de Charcot : la sclérose latérale amyotrophique. Plus de 120 000 malades dans le monde voués à une fin aussi douloureuse que rapide sont concernés.

Ainsi la pertinence des recherches sur les cas tératologiques se voit  une fois de plus vérifiée. 

  1. Carneiro M, Vieillard J, Andrade P, Boucher S, Afonso S, Blanco-Aguiar JA, et al. (2021) A loss-of-function mutation in RORB disrupts saltatorial locomotion in rabbits. PLoS Genet 17(3): e1009429.doi.org/10.1371/journal.pgen.1009429
  2.  Koch SC, Del Barrio MG, Dalet A, Gatto G, Günther T, Zhang J, et al. RORβ spinal interneurons gate sensory transmission during locomotion to secure a fluid walking gait. Neuron. 2017;96: 1419–31.DOI:https://doi.org/10.1016/j.neuron.2017.11.011

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