Quand les vampires banquètent entre amie.s

Lorsque une femelle vampire a repéré au sein d’ un troupeau de vaches un animal au sang de bon gout, elle prévient avec empressement ses colocataires pour qu’ils viennent à leur tour se régaler, en particulier ceux du sexe opposé. Le banquet ne s’achèvera qu’à l’aube, comme il est de rigueur pour cette gent nocturne  suivant la vieille légende qui  colporte que hors le soleil seuls les aulx les rebutent (1).

C’est au Panama, près d’un élevage de bovins destinés à être transformé en viande hachée de la restauration rapide qu’un groupe de chercheurs a surveillé de près pendant 21 mois les allées et venues  des vampires, locataires d’arbres creux du voisinage. Ces colonies de quelques centaines d’individus ont des habitudes bien ancrées. Tout ce petit monde le jour se repose, nourrit sa maisonnée et dort ou entretient entre voisins voisines des siestes plus ou moins crapuleuses. La nuit venue, ce sont d’abord les femelles du groupe qui s’élancent dans les airs et repèrent des proies. Dans un premier temps elles goutent leur  sang, puis s’élancent à nouveau dans les airs en jacassant dans leur langue pour prévenir leurs amis, et dirigent sans coup férir par  leurs signaux cryptés qui nous sont inaudibles  leurs compagnons de résidence qu’elles ont quitté voici peu. Le festin nocturne commence alors pour la petite troupe ainsi réunie qui se régale à plus soif… 

De crépuscule en crépuscule, c’est devenu presqu’un rituel qui voit des femelles vampires, véritables   éclaireuses, se lancer dans les airs, puis après avoir repéré une proie au sang savoureux, signaler sa découverte à ses plus chers amis restés au bercail en attente de la bonne augure. 

Il n’est pas sûr que ces banquets sauvages  s’accompagnent d’un concert de musique jazzy comme l’est le célèbre documentaire sur la vie du vampire de Jean Painlevé (1933) où la musique de Duke Ellington soutient le commentaire un peu grandiloquent de l’auteur (2).

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Pour l’heure, cette étude donne à voir une nouvelle fois que pour survivre, il faut s’entraider. Et c’est d’autant plus vrai que les ressources sont rares et que chaque membre de la tribu est délicat sur les menus de cantine qu’on lui propose. Les vampires, grands amateurs de sang chaud et frais, ce n’est pas antinomique, n’échappent pas à la règle. Somme toute, ce sont des  fins gourmets quoique l’on puisse penser de leur plat préféré. Leur énergie première, ils la puisent dans le sang des autres. Et de longue date s’est établi un système de coopération au sein des colonies entre  locataires sous un même bail, en l’occurence un arbre creux, une cavité souterraine, à l’occasion un comble favorable, pour ensemble rechercher les points de restauration les plus savoureux.

Vampire équipé d’un émetteur récepteur pour suivre ses vols de nuit (Sherri et Brock Fenton) et vue de cet équipement de la taille d’un doigt (Simon Risperger).

 

Plusieurs hypothèses avaient été avancées pour expliquer ce comportement social axé sur la recherche de nourriture en groupe. La technologie est venu apporter des outils qui permettent de suivre les parcours des individus dans leur quête de nourriture, aussi d’enregistrer les signaux sonores qu’ils émettent et qui ont différentes fonctions. Il y a ceux « ordinaires » d’écholocation qui leur permettent de se repérer dans l’obscurité, éviter les obstacles, et suivre un parcours repéré précédemment ; d’autres qui leur permettent de converser entre partenaires femelles pendant la recherche d’une proie ; et enfin  ceux lancés pour prévenir leurs amis de l’autre sexe sur  la situation géographique précise de la proie choisie et les diriger jusqu’a elle. 

C’est là l’un des progrès récents de l’éthologie : longtemps les humains sont restés autistes aux langues pratiquées par les animaux, à un Jean de la Fontaine près. Nous savons aujourd’hui bien mieux les écouter, surtout leur reconnaître un degré d’intelligence que longtemps nous leur avons refusé. A terme il est probable que nous pourrons  converser avec eux. Remarquons en passant que dans ce domaine d’échanges, ils nous ont depuis longtemps précédés : mon chien  vous le confirmera. 

Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, nous avons compris le rôle d’éclaireuse que joue certaines femelles de vampire dans un premier temps pour repérer des proies, puis ensuite de propager leur découverte vers leurs proches, en particulier les mâles avec qui elles cohabitent à longueur d’année. 

Evidemment il faut aussi tirer le bilan de ces exploits nocturnes. Un vampire pèse environ 40 g et est capable de prélever une quantité de sang de la moitié de son poids. Si une femelle convie à un festin sur le dos d’un bovin une dizaine de ses amis, la pauvre bête aura à subir une ponction de l’ordre de  150 à 200 g de sang. Ce n’est pas rien. Mais le danger le plus grand danger est que  les vampires  sont vecteurs de nombreuses maladies parasitaires, bactériennes ou virales. D’ où la surveillance constante dont doivent bénéficier les troupeaux… et aussi leurs bergers !

 

  1. Ripperger SP, Carter GG (2021) Social foraging in vampire bats is predicted by long-term cooperative relationships. PLoS Biol 19(9): e3001366. https://doi.org/10.1371/journal. pbio.3001366 
  2. Dans ce film tourné en studio, Jean Painlevé provoque la rencontre d’ un vampire (40 g) et d’un cobaye (entre 0.7 et 1.3 kg). Il commente la scène en prétendant que le vampire pourrait saigner à blanc sa victime en suçant jusqu’à 200 centilitres de sang, soit près de 200 g. Quantité très exagérée. 

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