Vers le néant culturel vaste et noir

04.07.2013 | par Philippe Boulanger | Non classé

J’ai lu dans un site américain, repris dans des sites français, que les mathématiques ne servent à rien dans la vie professionnelle et le sociologue américain Michael Handel s’appuie sur des enquêtes pour prôner leur élimination de l’enseignement. N’est-il pas ainsi prouvé, argumente-t-il, que la majorité des adultes n’utilisent, dans leur vie professionnelle, que la règle de trois et ne manient que des fractions simples?

Continuons sa pensée. La physique semble également inutile : le plus grand joueur de basket ne se soucie guère, pour marquer des paniers, des lois de Newton déterminant les trajectoires des ballons. Pareil en chimie : le cuisinier doit-il se soucier des lois difficiles de la caramélisation explorées par le chimiste nancéen Maillard, pourtant surnommé « bienfaiteur de l’humanité » par des inconscients qui n’avaient pas la conscience utilitariste Handelienne ?

Quant aux arts à quoi servent-ils concrètement. Les statistiques confirmeraient que 99 pour cent des pékins n’utilisent pas les poésies de Villon dans leur vie quotidienne? Soyons efficaces, les poètes à la trappe.

Je me souviens d’un temps où les instituteurs, les hussards noirs de la République, magnifiaient l’histoire d’un étudiant pauvre, Monge peut-être, qui était venu en sabots passer des examens et dont l’intelligence et la culture mathématique avaient ravis les examinateurs.

Je me souviens d’un temps (révolu) où les présidents de la République venaient féliciter les lauréats du Concours Général.

Tous ces thuriféraires étaient dans l’erreur passéiste, selon les statistiques de Michael Handel.

Devrions-nous suivre le phare de la pensée Outre Atlantique ? Ressasser exclusivement de la sixième à la terminale les quatre opérations et les règles de bon sens du calcul ? Remarquons que la statistique qui guide notre ange exterminateur, n’est pas incluse dans  le cursus mathématique utile.


5 commentaires pour “Vers le néant culturel vaste et noir”

  1. Nicolas Répondre | Permalink

    Excellent article.
    On pourrait arguer du fait que les mathématiques apprennent (aussi) à raisonner correctement. Mais là aussi, l'inutilité de la chose est flagrante : la plupart des gens (dont semble faire parti ce Mr Handel) utilise plus volontiers le sophisme que le raisonnement rigoureux.
    C'est pourquoi on pourrait remplacer les cours de maths par des cours de mauvaise foi : http://cortecs.org/outillage/127-le-monde-de-sophisme
    Et aussi le français par l'anglais (plus utile dans le commerce) et la chimie par l'alchimie (plus utile pour rembourser la dette du pays).

  2. Didier Eggerickx Répondre | Permalink

    Excellent! Je suis Belge, et cela fait des dizaines d'années (depuis les années 80), que le seule méthode imaginée par nos Ministres de l'Enseignement, est le nivellement par le bas; et même, avec la barre posée sur le sol, beaucoup ratent encore... Tout cela est la conséquence de la politique menée depuis cette époque: suppression ou adoucissement des examens, donc, mort de l'effort, suppression des travaux à domicile, etc, etc... Et tout cela a, à n'en point donner, enclenché la boule de neige infernale dont nous payons aujourd'hui les pots cassés: perte générale de toutes les valeurs, pas seulement de l'effort, criminalité, et crétinerie généralisée, y compris au niveau de nos politiciens!
    Et pourtant, la seule vraie valeur, celle qui induit les autres, c'est la Connaissance... A opposer à la vie de légume en pot de la plupart des Humains! Beurkkk, il tombe quand cet astéroïde???

    • Jérôme Chiffaudel Répondre | Permalink

      La politique éducative en France est assez similaire à celle que vous décrivez. En particulier elle insiste sur la "maîtrise des fondamentaux". Cela conduit donc se concentrer sur le fondamental, les techniques de base, le B.A.BA, en élaguant une bonne part des applications possibles.

      Résultat ?
      L'élève trouve les cours techniques, dénués d'intérêt, ennuyeux. Ce qui ne le motive pas pour maîtriser les fondamentaux. C'est un cercle vicieux, une spirale du désintérêt pour l'apprentissage.

      Cet écueil a été dénoncé dès les années 80 par B. Bettelheim et K. Zelan en prenant l'exemple de l'apprentissage de la lecture : de plus en plus simplifié, sur des textes de plus en plus pauvres en vocabulaire (pour que ce soit plus simple), donc malheureusement de moins en moins intéressant pour l'apprenti-lecteur. Conséquence : Plus c'est simplifié, moins c'est efficace.

      Le réel moteur de l'apprentissage et du succès, ce n'est pas la simplicité technique, c'est la motivation. Pour cela il est essentiel d'enrichir les programmes au lieu de les élaguer.
      Pour reprendre l'exemple de la lecture, en faisant lire "Les enfants jouent dans le jardin", on n'intéresse pas les élèves. En leur lisant et faisant lire de la vraie littérature, ils seront bien plus motivés à maîtriser la lecture.
      Le mécanisme est le même dans d'autres disciplines, y compris les mathématiques.

      En voulant "maîtriser les fondamentaux", on pensait aller à l'essentiel.
      En réalité on oubliait l'essentiel. On supprimait l'essentiel 🙁

  3. Jérôme Chiffaudel Répondre | Permalink

    La lecture de la liste des publications de M. Handel est édifiante. Il s'intéresse au travail, aux compétences et aux rémunérations (jobs, skills, wages).
    On comprend alors ce pragmatisme forcené, cette tendance à vouloir que l'école enseigne des compétences utiles au travail, pour augmenter la rémunération de l'employé.

    Cela signifie faire commencer la formation professionnelle à l'école primaire. Autrement dit supprimer ce qui précède la formation professionnelle : l'éducation, l'instruction d'un être humain.
    Supprimer la culture pour se concentrer sur l'efficacité professionnelle. Remplacer l'idéal d'un être humain heureux par celui d'un engrenage d'une machine à produire davantage de PIB.

    Ne lisez pas, ne réfléchissez pas, produisez et consommez !

    C'était déjà dans Fahrenheit 451 en 1953, à mon avis cela demeure la plus réaliste des dystopies, la plus proche de notre monde d'aujourd'hui.

  4. janpol Répondre | Permalink

    Bonjour Philippe,
    je me permets d'intervenir en relation avec les billets de Thierry V car nous touchons la "philosophie" de l'intelligence naturelle que certains intervenants ont souligné à juste titre.
    Pour faire simple : nous distinguerons entre la science déductive (élaboration de règles permettant de décrire une réalité à partir d'éléments) qui est une caractéristique propre à l'intelligence biologique .... à un facteur de risques près ET la science calculative qui permet de quantifier ce risque .... à un facteur d'approximation près.
    La décision reste (doit rester) au biologique.
    Autrement dit la numérisation ne permet pas d'illuminer l'espace culturel. Nous le savons trop bien.

    Les mathématiques sont clairement autre chose que du calcul. Lorsque j'étais prof de maths, le jour de la rentrée, je faisais dessiner mes élèves sur la page de garde de leur cahier, une "illustration" des mathématiques ... pour qu'ils ouvrent leur horizon sur d'autres espaces que celui de leur "calculette". Je ne vous dis pas le résultat !
    Rigueur de la pensée naturelle enfermée dans des hypothèses qui, elles, n'ont souvent rien de naturel. Il y a les problèmes concrets ... et les problèmes qu'on crée, n'est-ce-pas ?

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