Google fait-il perdre la mémoire?

Le nom d’Effet Google, vient principalement de l’article de Betsy Sparrow et ses collègues, qui montre qu’on mémorise moins bien quand on sait que les informations sont facilement accessibles. Mais le nom de l’effet laisse penser que leur recherche concerne des informations trouvées par Internet alors que ce n’est pas le cas. En effet,dans l’article de Betsy Sparrow et ses collègues, les expériences concernent la mémorisation de faits mémorables (ex. l’explosion de la navette Columbia en février 2013) que les participants écrivent dans un ordinateur ; mais je n’ai vu aucune expérience dans cet article concernant la mémorisation après une recherche sur Internet ; ce que personnellement j’aurai fait !

Parmi les deux expériences (sur quatre) les plus convaincantes, l’expérience 2 montre que les informations sont mieux mémorisées lorsqu’on avait annoncé qu’elles seraient effacées (29% de rappel) que lorsqu’on avait annoncé que les informations seraient sauvegardées par l’ordinateur (19%). Donc on mémorise effectivement mieux quand on pense ne pas retrouver l’information. Mais premièrement, la différence est faible (10%) et deuxièmement, ne concerne pas des infos qu’on trouve sur Internet (qui sont parfois difficiles à retrouver) ; l’effet serait probablement le même (il aurait fallu faire cette condition contrôle) pour des infos qu’on écrit sur papier.

© Brian A Jackson

© Brian A Jackson

Dans une autre expérience (expérience 3), trente propositions sont à mémoriser et l’on présente deux tâches de reconnaissance. Dans la première, les participants doivent reconnaître si une phrase altérée est la proposition qui a été mémorisée ou non. Si l’information a été déclarée sauvegardée dans un dossier, les participants la reconnaissent un peu moins (85%) que si on leur dit que l’information a été effacée (93%) mais là encore la différence est minime (8%). Mais les résultats montrent l’inverse dans la deuxième tâche de reconnaissance : lorsqu’on repasse les propositions en demandant si elles ont été déclarées sauvegardées ou effacées, les participants reconnaissent mieux les informations sauvegardées dans des dossiers (66%) que celles qui ont été déclarées effacées (51%). Cette fois, c’est un effet favorable qui contredit les résultats précédents et qui montrent qu’on retient mieux le statut d’informations qui ont été sauvegardées.

D’ailleurs, nous avons étudié l’impact des loisirs, notamment numériques, chez les adolescents sur les performances scolaires et cognitives avec de très nombreux tests (mémoire des connaissances, maths, lecture, raisonnement) dans une enquête du Ministère de l’Education Nationale (Depp) sur un grand échantillon représentatif de 27000 adolescents français (14 ans 1/2) du collège (3e). Parmi les activités et loisirs, la navigation sur Internet a des effets favorables sur plusieurs tests, jusqu’à +25% pour la mémoire des connaissances. Pour l’instant donc, la mémoire humaine ne perd pas le Nord et n’est pas prête d’être remplacée par nos compagnons virtuels, les ordinateurs et les smarphones.

Références

  • Sparrow B., Liu J., Wegner D.M. (2011)- Google effects on Memory : Cognitive consequences of having information at our fingertips. Science, 333, 776-778.
  • Lieury A., Lorant S., Champault F., Le Cam M., Vourc’h R.- Loisirs numériques et performances cognitives et scolaires : une étude chez 27 000 élèves de la 3e des collèges. Bulletin de Psychologie 2013 (soumis)

6 commentaires pour “Google fait-il perdre la mémoire?”

  1. Dr. Goulu Répondre | Permalink

    Je ne me souviens pas quand a explosé la navette "Columbia", mais je suis sur que ce n'était pas février 2013. Je vérifie avec Google : c'était le 1er février 2003 😉

    En fait je ne me souvenais même plus que "Columbia" était la navette détruite à la rentrée alors que "Challenger" était celle qui a explosé au décollage. Tous ces détails peuvent être retrouvés sur le web car ce sont de simples informations, que les ordinateurs savent stocker et restituer avec une fiabilité bien plus élevée que nos cerveaux.

    Ce qui fait la force de nos cerveaux, c'est la mémoire associative, ou relationnelle, je ne sais pas quel est le terme en neurosciences qui nous permet de relier ces informations. Challenger-Feynman-institutrice-joint torique-drapeau en berne-Jimi Hendrix ...

  2. patricedusud Répondre | Permalink

    ET on oublie aussi l'effet sérendipité (analogue à celui que l'on peut constater avec une recherche classique dans un dictionnaire) qui fait que la rapidité avec laquelle on retrouve des informations sur google (à condition tout de même de savoir ce qu'on cherche) nous conduit souvent à, partant de la recherche initiale, se détourner vers d'autres sujets grâce à la puissance des liens hypertextes dont sont littéralement truffés les articles en particulier sur wikipédia.
    De sorte qu'un "relatif" oubli béquillé par google peut se transformer en une véritable acquisition de connaissance plus large que l'étroite question de départ.
    Là ou les choses pourraient tout de même changer assez radicalement c'est si des prothèses sensorielles comme par exemple les lunettes google conduisaient à ne plus se soucier de (et d'ailleurs peut-être ne plus pouvoir) retenir une foule d'informations non sollicités qui envahirait nos sens.
    Il y a un vrai problème entre la masse et la vitesse des informations auxquelles nous sommes confrontées en permanence et les rythmes d'acquisition du cerveau humain.
    C'est aussi sans compter sur les expériences reprises par Stanislas Dehaene dans ces cours sur le site du collège de France qui montre clairement qu'une acquisition de connaissance est fortement liée au contexte affectif, à la relation de personne à personne entre l'enseignant et l'élève.
    Comme illustration il y a l'expérience de l'enseignement d'une langue étrangère acquise par des images vidéo ou par un professeur en relation "physique" avec l'élève.
    La mémorisation est indissociable du contexte affectif de l’événement avec ce paroxysme constaté chez les sujets atteint de ce que l'on appelle un stress post traumatique

  3. patricedusud Répondre | Permalink

    Et on oublie aussi l'effet serendipité (analogue à celui que l'on peut constater avec une recherche classique dans un dictionnaire) qui fait que la rapidité avec laquelle on retrouve des informations sur google (à condition tout de même de savoir ce qu'on cherche) nous conduit souvent à, partant de la recherche initiale, se détourner vers d'autres sujets grâce à la puissance des liens hypertextes dont sont littéralement truffés les articles en particulier sur wikipédia.
    De sorte qu'un "relatif" oubli béquillé par google peut se transformer en une véritable acquisition de connaissance plus large que l'étroite question de départ.
    Là ou les choses pourraient tout de même changer assez radicalement c'est si des prothèses sensorielles comme par exemple les lunettes google conduisaient à ne plus se soucier de (et d'ailleurs peut-être ne plus pouvoir) retenir une foule d'informations non sollicités qui envahirait nos sens.
    Il y a un vrai problème entre la masse et la vitesse des informations auxquelles nous sommes confrontées en permanence aujourd’hui et les rythmes d'acquisition du cerveau humain.
    C'est aussi sans compter sur les expériences reprises par Stanislas Dehaene dans ces cours sur le site du collège de France qui montre clairement qu'une acquisition de connaissance est fortement liée au contexte affectif, à la relation de personne à personne entre l'enseignant et l'élève.
    Comme illustration il y a l'expérience de l'enseignement d'une langue étrangère acquise par des images vidéo ou par un professeur en relation "physique" avec l'élève.
    La mémorisation est indissociable du contexte affectif de l’événement avec ce paroxysme constaté chez les sujets atteint de ce que l'on appelle un stress post traumatique

  4. SIMONETTI Maurice Répondre | Permalink

    Bonjour monsieur LIEURY et commentateurs
    Il y a 15 jours à PARIS, que je ne connais quasiment pas et où j'étais de passage pour y saluer mon fils de 20 ans (il y vit depuis 1 an et demi), je cherchais à l'amener au centre Georges POMPIDOU.
    A la sortie du métro il branche le "Google GPS" de son smartphone, et visiblement nous partons dans la direction opposée. Je le sentais moi, avec mon sens de l'orientation, qu'on partait dans le mauvais sens, il insistait pour suivre son instrument qui au bout de 50 mètres donna le sens contraire.
    Effectivement les jeunes trop habitués à leur nouvelles boussoles risquent bien de perdre l'acquisition du sens de l'orientation.

    Par ailleurs je suis sensible à ce que rapporte patricedusud: " l'acquisition de connaissance est fortement liée au contexte affectif, à la relation de personne à personne (...) La mémorisation est indissociable du contexte affectif de l’événement" .
    Je constate lors de consultations que j'anime en Addictologie (dans l’hôpital qui m'emploi) que l'intensité émotionnelle crée par une écoute active et empathique du patient, lui permet de bien mieux retenir les conclusions que nous tirons de nos échanges et les objectifs personnels d'amélioration qu'il s'est fixé.
    Il n'est pas facile d'aborder le thème de l'émotion dans le domaine professionnel, car on peut vite se retrouver trop à la marge de ce qu'il est conventionnellement admis et recommandé. C'est en fait le problème de la bonne distance à adopter, ni trop, ni trop peu. Elle n'est pas complètement prévisible d'avance.
    Cordialement

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