Hypersensibilité. La notion d’hypersensibilité est-elle intéressante ?

14.07.2021 | par Nicolas Gauvrit | sensibilité

Nombre de citations de AA97 par année (2021 : estimation au prorata) selon Google Scholar

 

On lit parfois que l’hypersensibilité n’aurait aucun fondement scientifique, voire que l’intérêt grandissant pour la question dans les médias serait "inversement proportionnel à sa présence dans la littérature scientifique". Vérifions.

L’intérêt médiatique et profane suscité par la question de l’hypersensibilité a fait foisonner des récits et des représentations folkloriques sans queue ni tête. Mais il y a un décalage entre la version naïve de l’hypersensibilité, qui évoque dérèglement émotionnel et sixième sens, et la version que l’on trouve dans la littérature scientifique. Plusieurs vidéastes et chroniqueurs sceptiques supposent que, si l’intérêt médiatique pour l’hypersensibilité est palpable, il ne reflète en rien son intérêt scientifique, qui serait quasiment nul ou en chute libre.

Il est toujours délicat d’affirmer qu’une théorie naissante est "intéressante" ou non en science. Difficile de dire aujourd’hui avec certitude si la notion d’hypersensibilité deviendra un thème incontournable des études de psychologie dans quelques années, ou si au contraire elle tombera dans les oubliettes de la science. L’hypersensibilité n’est pas mon domaine de recherche, et je n’ai pas d’opinion tranchée sur son importance intrinsèque. Nous pouvons cependant au moins étudier des indices qui permettent de mesurer objectivement si les scientifiques y prêtent attention, s’ils en parlent, et en quels termes.

Dans la suite de ce court billet, je présente une liste de tels indices qui montreront qu’a minima la question n’est ni délaissée, ni méprisée par les scientifiques.

On donne souvent comme point de départ de la notion d’hypersensibilité l’article de Aron et Aron (1997) que je noterai AA97. Pour mesurer l’intérêt potentiel de la notion, je procède de la manière suivante : je ne considère que les publications universitaires ayant cité AA97. Les critères qui m’intéressent sont (1) le nombre de citations et leur évolution (2) les auteurs des citations (3) les revues dans lesquelles l’article initial est cité et (4) s’il y cité comme contrexemple, de manière neutre, ou de manière positive.

Nombre de citations

Une recherche sur Google Scholar effectuée le 14 juillet 2021 indique que AA97 est cité 866 fois. Ce nombre de citations n’est pas extraordinaire pour un article fondant une nouvelle notion. Il est néanmoins bien supérieur à ce qu’on attend d’un article qui n’aurait pas attiré l’attention des chercheurs. Environ la moitié des articles scientifiques ne sont jamais cités. En psychologie, seuls 1% des articles de 1997 sont cités plus de 19 fois par an en moyenne, soit 446 fois entre leur publication et juillet 2021 (voir ce tableau). AA97 fait donc a priori parti des 1% des articles les plus cités (attention cependant, Google Scholar, assez large, peut surestimer le nombre de citations par rapport à d’autres sources).

Plus intéressante est l’évolution du nombre de citations par année, que certains pensent en chute libre (voir ici)… sans argument probant. Toujours en prenant les données de Google Scholar, l'évolution du nombre de citations par année est donnée en en-tête de ce billet. Cette courbe ne correspond pas du tout à ce qu’on attend d’un article qui intéresse de moins en moins les scientifiques !

Les auteurs des citations

Un article peut être cité de nombreuses fois par son auteur et ses étudiants, mais très peu par des chercheurs indépendants, ce qui n’est pas bon signe. AA97 est cité par des auteurs de différentes disciplines (éthologie, biologie, psychologie), travaillant par exemple dans les pays suivants (mais cette liste est loin d’être exhaustive) : Allemagne, Belgique, Canada, Chine, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Iran, Israël, Italie, Japon, Pays-Bas, Pologne, Russie, Suède, USA. Cela donne un indice positif de son intérêt pour la communauté scientifique.

Les 10 premières citations de AA97 publiées en 2021 apparaissant dans Google Scholar font apparaître plus de 30 auteurs différents, ce qui est encore un indice de l’intérêt porté à AA97 par la communauté scientifique.

Les revues

Les revues scientifiques n’ont pas toutes le même niveau d’exigence. Une mesure certes à prendre avec prudence, mais qui évalue au moins indéniablement l’importance des revues scientifiques, est l’Impact Factor (IF), qui est le nombre moyen de citations des articles paraissant dans la revue au cours d’un laps de temps prédéfinis après leur parution (souvent 5 ans). Globalement, plus l’impact factor est important, plus la revue est cotée, et donc difficile d’accès. Si un article n’est cité que dans des revues à faible IF, cela peut laisser penser qu’il n’intéresse pas les scientifiques les plus en vue.

En psychologie et pour les revues classiques (qui ne sont pas en accès libre), un IF de 1 est généralement considéré comme bon, un IF de 2 très bon, un IF de 4 excellent.

Dans les revues qui citent AA97, on trouve d’excellents périodiques, classées parmi les meilleurs en psychologie, et même en science tout court. Dans la liste qui suit, les articles qui renvoient vers AA97 ne sont jamais en opposition avec AA97. Ils le citent soient parce qu’ils utilisent la notion qui y présentée, soit pour donner des exemples de travaux relevant du champ de la sensibilité. Voici donc quelques bonnes revues citant AA97, avec les IF entre parenthèses.

  • Personnality and individual differences (1.8)
  • Developpmental psychology (2.9)
  • Cognition (3.4)
  • Developpmental Science (4.1)
  • Neuroscience & Biobehavioral Reviews (8.3)
  • Clinical Psychology Review (8.9)
  • PNAS (9.8)
  • Psychological Bulletin (24.6)

Type de citation

La liste qui suit donne, pour les 10 articles citant AA97 les plus récents trouvés sur Google Scholar et auxquels j'ai pu accéder, le type de citation. Je classe comme positifs (+) les cas où l’article s’appuie sur AA97 de manière substantielle (par exemple en utilisant le questionnaire de sensibilité), comme neutres (±)  ceux où AA97 est simplement cité comme un exemple mais sans développement, et comme négatifs (-) les cas où AA97 est critiqué, par exemple pour valider une théorie alternative ou pour signaler le manque de solidité de AA97. Les articles cosignés par Aron ont été écartés.

  1. (+) Baryła-Matejczuk, M., Poleszak, W., & Porzak, R. Short Polish version of the Highly Sensitive Person Scale–exploring its multidimensional structure in a sample of emerging adults. Current Issues in Personality Psychology9(1).
  2. (±) Porter, C. L., Evans‐Stout, C. A., Reschke, P. J., Nelson, L. J., & Hyde, D. C. (2021). Associations between brain and behavioral processing of facial expressions of emotion and sensory reactivity in young children. Developmental Science, e13134.
  3. (+) Jakobson, L. S., & Rigby, S. N. (2021). Alexithymia and Sensory Processing Sensitivity: Areas of Overlap and Links to Sensory Processing Styles. Frontiers in Psychology12, 1659.
  4. (+) Williams, J. M., Carr, M., & Blagrove, M. (2021). Sensory Processing Sensitivity: Associations with the detection of real degraded stimuli, and reporting of illusory stimuli and paranormal experiences. Personality and Individual Differences177, 110807.
  5. (+) Iimura, S. (2021). Highly sensitive adolescents: The relationship between weekly life events and weekly socioemotional well‐British Journal of Psychology.
  6. (±) Esteky, S. (2021). Chirping birds and barking dogs: The interactive effect of ambient sensory cue source and valence on consumers’ choice of natural products. Journal of Retailing and Consumer Services61, 102513.
  7. (+) Sriken, J., Johnsen, S. T., Smith, H., Sherman, M. F., & Erford, B. T. (2021). Testing the Factorial Validity and Measurement Invariance of College Student Scores on the Generalized Anxiety Disorder (GAD-7) Scale Across Gender and Race. Measurement and Evaluation in Counseling and Development, 1-35.
  8. (+) Yano, K., & Oishi, K. (2021). Replication of the three sensitivity groups and investigation of their characteristics in Japanese samples. Current Psychology, 1-10.
  9. (±) Belsky, J., Zhang, X., & Sayler, K. (2021). Differential susceptibility 2.0: Are the same children affected by different experiences and exposures?. Development and Psychopathology, 1-9.
  10. (+) Khodarahimi, S., Mirderikvand, F., & Amraei, K. (2021). Negative affectivity, sensory processing hypersensitivity, sleep quality and dreams: A conceptual model for generalised anxiety disorder in adults. Current Psychology, 1-10.

On le voit, les citations ne sont jamais des réfutations de AA97, et sont positives dans 7 cas sur 10, les 3 autres cas mentionnant et décrivant simplement AA97 sans prendre position.

Conclusion

Dire qu’une théorie récente est "intéressante" ou "inintéressante" du point de vue scientifique est souvent subjectif et aventureux. En se rattachant à des éléments factuels, on peut cependant avoir une vue objective de certains indices en lien avec l’intérêt de la communauté scientifique. En ce qui concerne l’hypersensibilité, ces indices pointent vers un intérêt notable et grandissant, qui suit donc l’évolution de l’intérêt apparent du public.

Tout cela ne prouve évidemment pas que la notion d’hypersensibilité développée dans AA97 est "bonne", ou qu’elle débouchera sur des résultats marquants. En revanche, on ne peut pas affirmer que la communauté scientifique des experts de la question n’y trouve aucun sens ou aucun intérêt.

Références

Aron, E. N., & Aron, A. (1997). Sensory-processing sensitivity and its relation to introversion and emotionality. Journal of personality and social psychology73(2), 345-368.


2 commentaires pour “Hypersensibilité. La notion d’hypersensibilité est-elle intéressante ?”

  1. Paul FITA Répondre | Permalink

    Merci pour ce billet qui me permet d'y voir plus clair.
    Je ne compte plus les fois ou j'ai vu passer des articles sur le sujet, et je trouvais que globalement ça sentait bien le trip new age.
    Voila mon avis revisité.
    Bon, il y a quand même des sites qui continuent d'en parler avec un aplomb certain, mais n’empêche, l'eau du bain, le bébé, tout ça.

    Merci M'sieur !

  2. Catherine Coinçon Répondre | Permalink

    Merci pour cet article.
    Je regrette cependant que vous ayez suivi la mode française de l'appellation "hypersensibilité" que vous ne trouverez dans aucune de toutes les études que vous avez citées. En anglais hypersensitivity est réservé pour les "atteintes psychiatriques" (pardon le vocabulaire n'est sans doute pas correct, je ne suis pas médecin). L'ultrasensibilité est plus juste en français pour bien parler de ces différences neurologiques mais non pathologiques. En revanche, moi qui craignais aussi la dérive new age de ces études, j'ai été un peu déçue de constater que les 1eres etudes de Aaron ne concernaient pas un panel élevé de personnes. Mais avec la multiplicité des études, il semble qu'on puisse faire confiance à ces résultats. Je vous invite à regarder sur higlysensitiverefuge.com vers où vont s'orienter les recherches.
    Bonne journée
    Catherine Coinçon
    https://www.medoucine.com/blog/etre-ultrasensible-n-est-pas-une-maladie-stop-aux-souffrances/

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