Qui sont les Greebles ?

Ces drôles de bestioles de l'espace dévoilent certains aspects de notre fonctionnement cérébral.

Exemples de Greebles

Exemples de Greebles [source]

Nous sommes (presque) tous capables de reconnaître en un instant un ami ou une vague relation d’un simple coup d’œil dans un foule : chaque visage est spécifique pour nous. Nous n’en avons pas conscience, mais cette performance requiert un traitement de l’image sophistiqué que notre cerveau effectue en une fraction de seconde. Ceux qui ont toujours habité en ville se demandent souvent pourquoi la même chose ne fonctionne pas avec les moutons ou les chevaux qui, à part la couleur et la corpulence, sont tout à fait identiques.

Ceux qui ont grandi dans une ferme, entourés de moutons, de chèvres ou de vaches le savent pourtant : ces animaux ont, eux aussi, des têtes immédiatement reconnaissables. Telle vache a le museau plus épaté, les oreilles dissymétriques et un petit air dédaigneux qui la rend reconnaissable entre toutes.

Les chercheurs en neuroscience et en psychologie de la vision qui se sont intéressé à la question ont découvert plusieurs propriétés étonnantes. D’abord, notre cerveau n’analyse pas tous les objets de la même manière. L'analyse de l'image qui atteint notre rétine lorsque nous regardons une table est bien moins fine qui celle que nous réalisons face à un visage. Ensuite, deux zones du cerveaux aux noms barbares de FFA (face fusiform area) et OFA (occipital face area) semblent particulièrement impliquées dans ce traitement spécifique poussé des visages.

Il arrivent que des personnes présentant une lésion dans ces aires cérébrales souffrent de prosopagnosie, une incapacité singulière à reconnaître les visages. Les prosopagnosiques n’ont pas de difficultés à reconnaître les objets, mais ont le sentiment que tous les visages se ressemblent et se trouvent dans la situation inconfortable de quelqu’un qui ne verrait que les mains des personnes qu’il rencontre : comment alors faire la différence entre Jean et Xavier ?

La question s’est alors posée de savoir si ces zones dédiées aux visages sont véritablement pré-cablées pour les visages exclusivement, ou si elles sont plus généralement disponibles pour toutes sortes de traitements détaillés d’images. Un des outils inventés par les psychologues pour répondre à cette question fut le Greeble, dans les années 1990.

Les Greebles sont des objets tri-dimensionnels qui se déclinent en plusieurs versions (voir l'image en tête de billet). Les différents Greebles sont très similaires, ne différant l’un de l’autre que sur des caractéristiques pointues et difficiles à percevoir immédiatement. Dans une expérience typique, les psychologues vous présenteraient quelques dizaines de ces Greebles en vous expliquant qu’il s’agit de personnages, dont on vous donne les noms : ils s’appellent Samar, Osmit, Tasia, Gali ou Radok. Votre tâche, si vous l’acceptez, est d’apprendre leurs noms, et de reconnaître ensuite vos nouveaux amis Greebles.

Sans entraînement, cette tâche est impossible : alors que nous pouvons facilement mémoriser un visage et le reconnaître ensuite facilement, notre cerveau n’utilise pas spontanément ses capacités exceptionnelles avec les Greebles.  Pourtant, un entraînement permet en quelques séances de devenir expert en Greebles, et d’utiliser nos capacités de reconnaissance des visages avec ces objets artificiels que nous ne considérons pas naturellement comme des visages. C’est donc l’expertise et non le fait qu’il s’agisse de visages qui fait que notre cerveau analyse plus profondément les portrait, les moutons… ou les Greebles.

Nous ne sommes pas les seuls primates à fonctionner de la sorte : les babouins sont également capables d’apprendre à reconnaître les Greebles, comme le montre cet article de 2010.

On a également pu montrer que les personnes avec autisme, qui présentent souvent un déficit spécifique de reconnaissance des visages, ont également des difficultés à reconnaître les Greebles (lire cet article de 2008— mais pas des objets courants comme des lunettes. Il est donc probable que les zones cérébrales concernées par les visages aient chez eux un fonctionnement moins performant, comme cela avait déjà été supposé auparavant.

Les Greebles ont été utilisés dans de nombreux travaux sur la reconnaissance des visages. Aujourd’hui, on ne considère plus que le cerveau dispose d’un module de « traitement des visages » exclusivement utilisable pour les portraits, mais plutôt d’un module d’analyse fine des images, spontanément dédié aux visages, mais recrutable pour n’importe quel nouveau thème où nous développons un expertise visuelle.

Il est probable aussi que le caractère amusant des Greebles explique en partie le nombre relativement important d’études publiées utilisant cette méthode…

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