Le haut QI est-il un facteur de risque pour les troubles mentaux ?

Malgré notre précédent article sur « la pseudoscience des surdoués », le mythe des personnes à haut QI (HQI) ayant, plus que le reste de la population, des problèmes particuliers (psychologiques, relationnels, scolaires ou autres) continue à être très populaire et à faire régulièrement l’objet de nouveaux livres et de nouveaux articles dans les médias.

Dans une nouvelle étude qui vient d’être publiée[1], mes collaborateurs et moi-même avons testé l’hypothèse spécifique selon laquelle les personnes à haut QI auraient une prévalence plus élevée de certains troubles mentaux. Il s’agit à notre connaissance de la plus vaste étude du monde sur les HQI.

Nos résultats montrent sans ambiguïté que les personnes à haut QI n’ont pas une plus grande prévalence de troubles mentaux que les personnes à QI moyen. Lorsque des différences sont observées, elles vont dans le sens inverse : les HQI ont notamment une plus faible prévalence de troubles anxieux et de stress post-traumatique.

Pourquoi une nouvelle étude ?

Les études précédentes qui ont tenté de répondre à la même question ont le plus souvent été effectuées avec des méthodologies inappropriées, et/ou sur des échantillons de population biaisés ou trop faibles pour apporter une réponse fiable.

Par exemple, les études qui ont porté sur des personnes à haut QI recrutées via des consultations psychologiques ou médicales sont biaisées par le fait que leurs participants avaient une bonne raison de consulter. La prévalence des troubles psychologiques chez ces participants à haut QI ne peut pas être représentative de celles des HQI en général.

De qui parlons-nous exactement ?

Nous définissons les individus « à haut QI » comme ceux qui ont une intelligence générale très supérieure à la moyenne de la population. Il s’agit de la notion d’intelligence générale telle qu’elle est mesurée par les batterie de tests d’intelligence, et qui est quantifiée par un score de quotient intellectuel total (QI). Ces scores ont par définition une moyenne de 100 et un écart-type de 15 dans chaque tranche d’âge de la population. Le « haut QI » est défini comme étant supérieur à 2 écarts-types au-dessus de la moyenne de population, soit supérieur à 130.

De notre point de vue, la notion de « haut QI » est synonyme de « surdoué » et de « haut potentiel », même si certains auteurs ont donné des définitions de ces termes qui leur sont propres. La définition basée exclusivement sur le score de QI total est celle qui fait l’objet du plus grand consensus scientifique international.

Concrètement, notre étude est basée sur les participants de UK Biobank, une des plus grandes cohortes biomédicales du monde, composée de 500 000 participants britanniques âgés de 40 à 69 ans. Ces participants ont passé de nombreux tests, répondu à de nombreux questionnaires, et de nombreux diagnostics médicaux sont également disponibles.

Comment le QI a-t-il été mesuré ?

Une douzaine de tests différents ont été proposés aux participants, mais tous les participants n’ont pas passé tous les tests. Nous en avons retenu 8 qui avaient des propriétés psychométriques satisfaisantes et un nombre suffisant de participants : raisonnement verbal et numérique, matrices, tour de Londres, mémoire des chiffres, mémoire spatiale, temps de réaction, substitution symbole/chiffre. 30 000 participants ont passé les 8 tests, 120 000 en ont passé au moins 6, et 260 000 en ont passé au moins 3. Nous avons estimé un facteur g (intelligence générale) basé sur tous les tests passés par chacun de ces 260 000 participants, et vérifié la cohérence entre les facteurs g estimés sur la base des 8 tests et sur la base d’un nombre inférieur de tests. Cette procédure complexe est décrite dans une première publication[2].

Nous avons enfin converti ces facteurs g en scores de QI sur l’échelle habituelle. Compte tenu du fait que les participants de UK Biobank ne sont pas un échantillon représentatif de la population, nous avons ré-étalonné les scores en utilisant les données de recensement de Grande-Bretagne. Ainsi, un score de 100 dans notre étude correspond à la moyenne des personnes britanniques de même âge. Enfin, nous avons catégorisé notre échantillon en 3 groupes :

  • Haut QI : QI > 130 (6,2% de l’échantillon, qui est biaisé vers les hauts niveau d’éducation).
  • QI moyen : 70 ≤ QI ≤ 130 (90%)
  • Bas QI : QI < 70 (3,6%)

Notre objectif était de comparer les HQI aux QI moyens, mais nous avons également comparé les bas QI aux QI moyens, sachant qu’ils sont généralement plus vulnérables à certains troubles mentaux et que cela fournirait donc une bonne base de comparaison.

Comment les troubles mentaux ont-ils été mesurés ?

Nous avons utilisé tous les diagnostics psychiatriques renseignés dans UK Biobank à chaque vague de collecte de données. Nous avons également pris en compte des échelles de psychopathologie (notamment pour la dépression et l’anxiété) produisant des scores, sur lesquels nous avons appliqué un seuil pour déterminer un diagnostic. Pour chaque trouble, il existait donc généralement plusieurs indicateurs diagnostiques mesurés à différents temps et par différents instruments, que nous avons rassemblés en un seul diagnostic binaire, indiquant si la personne avait eu ou pas le trouble au cours de sa vie. Nous avons ainsi approximé la prévalence sur la vie entière des différents troubles dans cette population.

Bien entendu, cette procédure est loin d’être parfaite, et a nécessité de nombreux choix et compromis qui auraient pu être faits différemment. Pour la présente étude, ce n’est pas très grave, car le but n’était pas de calculer la prévalence absolue de chaque trouble, mais simplement de comparer les prévalences entre deux groupes de participants. L’important pour que notre analyse ne soit pas biaisée est que les diagnostics ont été déterminés de la même manière pour tous les participants, indépendamment de leur QI.

Par ailleurs, notre analyse ne s’est pas limitée aux troubles psychiatriques à proprement parler, mais à différents traits qui étaient présents dans UK Biobank et qu’il était intéressant de comparer (par exemple, isolation sociale, sentiment de solitude, insomnie, névrosisme, bien-être, myopies, allergies…).

En revanche, les troubles neurodéveloppementaux ne sont pas couverts par cette étude, car ces diagnostics étaient trop peu renseignés dans UK Biobank. Il existe d’autres études sur le sujet pour ceux que ça intéresse[3].

Résultats

Notre analyse a porté sur un maximum de 236 273 participants à QI moyen, et 16 137 participants à HQI[4], dont nous avons comparé la prévalence des différents troubles mentaux. Les principaux résultats sont montrés dans les figures 1 et 2, par ordre de prévalence décroissante.

Figure 1. Prévalence de différents troubles et problèmes comparée entre participants à haut QI (orange) et à QI moyen (bleu). Les étoiles indiquent les différences statistiquement significatives. Source : UK Biobank et Williams et al. (2022).

Bien entendu, notre effectif étant considérable (sauf pour la schizophrénie et le trouble bipolaire qui n’étaient renseignés que pour relativement peu de participants), la significativité statistique n’est pas cruciale. Ce qui est remarquable, c’est que malgré la puissance statistique de l’étude toutes les différences ne soient pas significatives.

Figure 2. Prévalence de différents troubles et problèmes comparée entre participants à haut QI (orange) et à QI moyen (bleu) (suite). Les étoiles indiquent les différences statistiquement significatives. Source : UK Biobank et Williams et al. (2022).

En résumé, pour aucun trouble psychiatrique renseigné dans UK Biobank, les personnes à HQI n’ont de prévalence plus élevée que les QI moyens. Elles ne souffrent pas plus de dépression, d’addictions, de troubles du comportement alimentaire, de troubles obsessionnels-compulsifs, de schizophrénie. Lorsque des différences apparaissent, c’est dans le sens inverse : les personnes à HQI souffrent moins de troubles anxieux et de stress post-traumatique.

Sur des traits qui ne sont pas des troubles psychiatriques, les résultats vont dans le même sens : les personnes à HQI ne souffrent pas plus de solitude ni d’insomnie, et elles souffrent moins d’isolation sociale que les autres. Elles ont également un sentiment de bien-être équivalent à la population générale, et des scores de névrosisme inférieurs.

Les deux seuls types de troubles qui semblent avoir une prévalence plus élevée chez les personnes à HQI sont des maladies non psychiatriques : certaines allergies et la myopie. Ces deux résultats peuvent sembler étonnants mais ont en fait déjà été rapportés dans d’autres études antérieures. Ils ne sont pas parfaitement compris mais plusieurs hypothèses ont été évoquées pour les expliquer (cf. discussion dans notre article).

Quelques autres résultats ont été obtenus et peuvent être retrouvés dans l’article, mais ne seront pas commentés ici car non pertinents pour la question de départ : celle des troubles mentaux.

Conclusion

Cette étude apporte les meilleures preuves disponibles à ce jour concernant la santé mentale des personnes à HQI. Les résultats sont sans ambigüité : les personnes à HQI ont en moyenne une santé mentale aussi bonne, voire meilleure sur certains aspects, que les personnes à QI moyen. Merci de passer le message à ceux qui continuent à affirmer le contraire.


[1] Williams, C. M., Peyre, H., Labouret, G., Fassaya, J., García, A. G., Gauvrit, N., & Ramus, F. (2023). High intelligence is not associated with a greater propensity for mental health disorders. European Psychiatry, 66(1), e3. https://doi.org/10.1192/j.eurpsy.2022.2343

[2] Williams, C. M., Labouret, G., Wolfram, T., Peyre, H., & Ramus, F. (in press). A General Cognitive Ability Factor for the UK Biobank. Behavior Genetics. https://doi.org/10.31234/osf.io/9rkyz

[3] Concernant le TDAH, une de nos précédentes études a trouvé que les enfants avec HQI n’avaient pas plus de symptômes de TDAH que les autres (Peyre et al. 2016). Une autre étude à plus grande échelle a trouvé que les symptômes de TDAH diminuaient avec le QI (Rommelse et al. 2017).

Concernant la dyslexie, une autre de nos études a trouvé que la prévalence de la dyslexie était très inférieure chez les enfants à HQI par rapport aux enfants à QI moyens (Di Folco et al. 2022).

 

Di Folco, C., Guez, A., Peyre, H., & Ramus, F. (2022). Epidemiology of reading disability : A comparison of DSM-5 and ICD-11 criteria. Scientific Studies of Reading, 26(4), 337‑355. https://doi.org/10.1080/10888438.2021.1998067

Peyre, H., Ramus, F., Melchior, M., Forhan, A., Heude, B., & Gauvrit, N. (2016). Emotional, behavioral and social difficulties among high-IQ children during the preschool period : Results of the EDEN mother-child cohort. Personality and Individual Differences, 94, 366‑371.

Rommelse, N., Antshel, K., Smeets, S., Greven, C., Hoogeveen, L., Faraone, S. V., & Hartman, C. A. (2017). High intelligence and the risk of ADHD and other psychopathology. British Journal of Psychiatry, 211(6), 359‑364. https://doi.org/10.1192/bjp.bp.116.184382

[4] Tous les participants qui avaient un score de QI n’avaient pas nécessairement de données diagnostiques pour tous les troubles mentaux, donc les effectifs pour chaque trouble varient et sont inférieurs à ce maximum.


8 commentaires pour “Le haut QI est-il un facteur de risque pour les troubles mentaux ?”

  1. Yves Demoulin Répondre | Permalink

    A voir maintenant pour ceux qui cumulent une comorbidité de type TSA...

    • César Sauzet Répondre | Permalink

      Doublé d'un narcissisme morbide ...

      • César Sauzet Répondre | Permalink

        Yves a quand même des qualités pour compenser comme son don pour la lithothérapie.

  2. Haplo Répondre | Permalink

    J'étais un peu convaincu du contraire. Donc cet article est très informatif pour moi 🙂
    Et une idée reçue qui vole en éclats !

  3. Samir Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Merci pour cet article très instructif.
    La regrettée Cécile Bost avait coutume de dire que le haut potentiel n'était qu'une caisse de résonance.
    Les événements difficiles, les traumas et autres problématiques rencontrées au cours de l'existence pouvaient résonner plus fort chez la personne à haut potentiel (du fait peut-être d'une sensibilité plus exacerbée).
    Le "surdon" n'étant donc qu'un éventuel démultiplicateur chez certains mais n'induisant pas, en soi seul, une fragilité. Elle avait tendance à penser que, au contraire, le haut potentiel pouvait constituer une ressource et améliorer la capacité à rebondir.
    En somme, ce qui importe le plus est l'histoire personnelle et la façon dont chacun fait face avec sa sensibilité propre.

    Cordialement

  4. Cesp Répondre | Permalink

    Bonjour, disposerait-on de données (niveau Educ Nat ou autre) sur la répartition des sauts de classe entre école publique et école privée (éventuellement collège et lycée) ? La question que je me pose : j'entends souvent parler de saut de classe dans les écoles publiques, mais moins au niveau des écoles privées. Je m'interroge donc : 1/ une différence de "volume" existe-t-elle ? 2/ Si oui, cette différence de recours est-elle documentée ? Merci par avance !

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