L’hérédité n’est que la moitié de l’histoire

Recension de L’architecte invisible : Comment l’ADN façonne notre personnalité de Robert Plomin par Kathryn Paige Harden, professeure de psychologie à l’Université du Texas[1].

Les Romains invoquaient Fortuna, la déesse de la chance, pour expliquer l'inexplicable ; les voyants étudient les feuilles de thé pour prédire l'imprévisible. Dans L’architecte invisible : Comment l’ADN façonne notre personnalité, Robert Plomin défie les anciens et les mystiques, en promettant que votre fortune peut être prédite et expliquée par vos gènes.

Plomin est un psychologue qui a bâti sa réputation scientifique sur des études de jumeaux et d'adoption portant sur l'intelligence, la réussite scolaire et les problèmes de santé mentale. Dans un livre qui vous invite à travailler « dans le sens du poil » de vos dons uniques, les talents de scientifique de Plomin apparaissent clairement dans la première moitié de l'ouvrage, dans laquelle il raconte les principaux projets de sa carrière tentaculaire - d'abord une étude sur des enfants adoptés dans le Colorado, puis une étude sur des frères et sœurs adolescents à l'échelle des États-Unis, et enfin une étude sur des jumeaux au Royaume-Uni.

Un lecteur novice en la matière apprendra beaucoup de ces premiers chapitres sur la logique des études de jumeaux et les « grandes découvertes » de la génétique comportementale. La plus grande découverte de toutes est que « tout est héritable ». Si vous aviez hérité d'un ADN différent, vous seriez différent, et pas seulement en termes de couleur des yeux et de taille. Vous seriez peut-être plus intelligent et plus extraverti ; vous regarderiez peut-être moins la télévision et consommeriez moins d'alcool ; votre femme ne vous aurait peut-être pas quitté et votre chien ne vous aurait peut-être pas mordu.

En grande partie grâce au travail scientifique considérable de Plomin, cette conclusion concernant l'impact omniprésent des gènes n'est plus aussi controversée scientifiquement. Et, comme le décrit son premier chapitre, ce n'est pas vraiment une nouveauté. La plupart des gens croient déjà que notre poids, notre intelligence et notre personnalité ont au moins quelque chose à voir avec nos gènes. Néanmoins, de nombreux lecteurs ressentiront un frisson réactionnaire à la lecture de L’architecte invisible. Plomin enfreint un tabou universitaire en affirmant sans ambages que les différences génétiques doivent être prises au sérieux lorsque nous essayons de comprendre la vie des gens.

Ce tabou a, bien sûr, de bonnes raisons d'exister. La recherche génétique sur le comportement humain est mêlée, tant dans les faits historiques que dans l'imaginaire populaire, aux horreurs de l'eugénisme. Plomin élude cette histoire. Il évite également toute mention des races, sujet de controverse typique des livres de génétique. Ces deux omissions sembleront irresponsables à de nombreux lecteurs, en particulier aux États-Unis, où les divisions raciales sont importantes. Le racisme scientifique n'a jamais disparu et toute discussion sur les influences génétiques attire involontairement une nuée de fanatiques d'extrême droite. Mais ces omissions pourraient être interprétées de manière plus charitable comme le fait d'un auteur s'en tenant sagement à ce qu'il sait : les résultats de Plomin issus des études de jumeaux et d'adoption ne sont vraiment pas pertinents pour comprendre les disparités raciales. En outre, L’architecte invisible n'a pas besoin de parler de race pour susciter la controverse.

Plomin mentionne à peine la métaphore de l'ADN en tant que plan d’architecture, et c’est tant mieux. (Un plan est un dessin technique où chaque point a une relation directe avec un seul élément du produit fini - et ne fonctionne donc pas comme l'ADN). Au lieu de cela, il revient sans cesse sur l'ADN comme un « oracle » qui est « fiable à 100 % » et qui peut « prédire votre avenir dès la naissance ». L'affirmation d'une fiabilité parfaite étonnera, par exemple, la Food and Drug Administration américaine, qui a mis en garde contre le risque de résultats inexacts des tests génétiques offerts directement aux consommateurs. De plus, la prétention de « prédire l'avenir » surestime radicalement l'état de la science actuelle. Le meilleur « oracle de l’ADN » (c'est-à-dire un score polygénique) peut à ce jour prédire le niveau de diplôme futur d'un enfant un peu mieux que le revenu de ses parents[2]. C'est mieux que rien, certes, et c'est un témoignage remarquable des progrès réalisés en génétique humaine. Mais c'est encore loin d'être un outil de voyance.

Plomin le reconnaît lorsqu'il écrit en tant que scientifique (« la prédiction des différences individuelles n'est pas précise »), mais la nuance est perdue lorsqu'il redevient un commercial (« les scores polygéniques... peuvent nous révéler notre destinée génétique »). En fin de compte, le terme « oracle » fonctionne mieux comme une métaphore de la façon dont les gens interprètent leurs informations génétiques à la lumière de ce qu'ils croient déjà être vrai les concernant. Plomin donne un sens à ses efforts pour conserver la ligne en remarquant que son score polygénique pour le poids corporel est supérieur à la moyenne, tout comme je donne un sens au fait que je suis jalouse et têtue en disant que je suis Taureau.

Comme si la « voyance par l'ADN » ne suffisait pas aux détracteurs, L’architecte invisible nous sert également un débat inné-contre-acquis complètement binaire, en affirmant que « la seule source systématique, stable et durable de ce que nous sommes est l'ADN ». En revanche, les environnements partagés par les enfants d'une même famille, tels que l'école et les parents, « ne font aucune différence ». Insister sur le fait que l'ADN est important est scientifiquement exact ; insister sur le fait que c'est la seule chose qui compte est scientifiquement absurde. Les contre-arguments sont faciles à trouver, même si nous nous limitons aux mêmes méthodes que celles utilisées par Plomin. Les études sur les jumeaux montrent clairement que l'environnement familial a une influence considérable sur des résultats tels que l'accès à l'université et le choix du Dieu qu'on vénère. Et les enfants pauvres dont les « oracles de l’ADN » prédisent qu'ils réussiront dans les études finissent toujours par être moins bien lotis, économiquement parlant, que les enfants riches dont on prédit génétiquement qu'ils échoueront. Sommes-nous vraiment censés croire que l'éducation, la religion et la classe sociale ne font pas partie de la construction de nous-mêmes ?

Entretien avec Robert Plomin dans l'Express du 12/01/2023.

À l'éducation, à la religion et à la classe sociale, nous pouvons ajouter la culture et la nationalité. Comme la plupart des recherches en psychologie (y compris les miennes), les études de L’architecte invisible sont entièrement menées auprès de populations WEIRD – acronyme anglais pour occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques. (Nous pouvons ajouter un autre W pour blanches, étant donné que la quasi-totalité des recherches en génétique comportementale se concentrent sur les personnes d'ascendance européenne). Plomin a passé tellement de temps à se concentrer sur les différences psychologiques au sein des sociétés WWEIRD que les forces « systématiques, stables et durables » de la culture, partagées par tous les participants qu'il a testés, sont devenues invisibles. Espérer comprendre les différences psychologiques de personnalité et d'intelligence au sein d'un groupe homogène de personnes, qui vivent toutes dans un endroit particulier à un moment particulier, est un objectif parfaitement légitime, que je partage. Mais traiter les différences psychologiques entre les écoliers britanniques comme si elles constituaient toute l’essence de « qui nous sommes » est une conception étroite et appauvrie de l'identité humaine.

Les affirmations excentriques de L’architecte invisible sont d'autant plus curieuses qu'elles sont inutiles. Dire « l'ADN est important » est tout aussi intéressant que dire « seul l'ADN est important », avec en plus l'avantage d'être correct. La découverte du fait que tout est héritable soulève des questions philosophiques non résolues sur l'action et la liberté de l'homme. La disponibilité nouvelle de méthodes bon marché et non invasives pour mesurer l'ADN des gens soulève des questions éthiques délicates quant à savoir qui devrait avoir accès à l'avalanche de données génétiques à venir. (Le commissariat de votre commune ? Votre service de musique en ligne ? Votre application de rencontres ?) L'ensemble des travaux scientifiques de Plomin continue de nous montrer que ces questions philosophiques et éthiques sont importantes, mais L’architecte invisible ne fait pas grand-chose pour y répondre.


[1] La version originale de cet article a été publiée en 2018 dans The Spectator. Traduit par https://www.deepl.com/Translator et corrigé par Franck Ramus, avec l’aimable autorisation de l’auteure.

[2] Note du traducteur : A la date de publication du texte original en octobre 2018, le score polygénique EduYears prédisait 11% de la variabilité du nombre d’années d’étude des individus, soit autant que le revenu des parents (Lee et al., 2018). A la publication de cette traduction en Français, la version la plus récente prédit environ 15%, c’est-à-dire significativement plus que le revenu des parents, et pas encore autant que le niveau d’éducation des parents (Okbay et al., 2022). La phrase a donc été corrigée de « aussi bien » à « un peu mieux que le revenu de ses parents ».

De manière générale, le pouvoir prédictif de ces scores polygéniques augmente avec la taille des populations incluses dans les études génétiques, et est donc encore appelé à augmenter dans les prochaines années.

 

Lee, J. J., Wedow,  and R., Okbay, A., Kong, E., Maghzian, O., Zacher, M., Nguyen-Viet, T. A., Bowers, P., Sidorenko, J., Linnér, R. K., Fontana, M. A., Kundu, T., Lee, C., Li, H., Li, R., Royer, R., Timshel, P. N., Walters, R. K., Willoughby, E. A., … Cesarini, D. (2018). Gene discovery and polygenic prediction from a genome-wide association study of educational attainment in 1.1 million individuals. Nature Genetics, 50(8), 1112–1121. https://doi.org/10.1038/s41588-018-0147-3

Okbay, A., Wu, Y., Wang, N., Jayashankar, H., Bennett, M., Nehzati, S. M., Sidorenko, J., Kweon, H., Goldman, G., Gjorgjieva, T., Jiang, Y., Hicks, B., Tian, C., Hinds, D. A., Ahlskog, R., Magnusson, P. K. E., Oskarsson, S., Hayward, C., Campbell, A., … Young, A. I. (2022). Polygenic prediction of educational attainment within and between families from genome-wide association analyses in 3 million individuals. Nature Genetics, 54(4), Article 4. https://doi.org/10.1038/s41588-022-01016-z

 


10 commentaires pour “L’hérédité n’est que la moitié de l’histoire”

  1. CF Répondre | Permalink

    L'epigenetique est au moins aussi importante que la genetique, et est plus bousculable par la culture , l'environnement et l'effort. La modificiation genetique, voulue ou non (CRISPR), consentie ou non est un enjeu politique et militaire majeur.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Si vous n'aimez pas la génétique, sachez que l'épigénétique n'est pas l'antidote!
      L'épigénétique est, certes, influencée par les facteurs environnementaux, puisqu'il s'agit de l'ensemble des mécanismes par lesquels l'environnement peut influencer l'expression du génome. Mais cela n'enlève donc rien à l'importance du génome!

      Le problème, c'est que l'épigénétique, c'est comme la physique quantique, personne n'y comprend rien, du coup beaucoup de gens lui font dire n'importe quoi.
      Voici quelques sources fiables pour se renseigner sur l'épigénétique:
      https://www.inserm.fr/dossier/epigenetique/
      https://www.book-e-book.com/livres/180-quand-lepigenetique-sen-mele-nl002-9782372460552.html

      Quant à la méthode d'édition du génome CRISPR/CAS9, on ne comprend pas bien à quel risque vous faites référence, mais elle fait aussi l'objet de beaucoup de fantasmes.

      • CF Répondre | Permalink

        J'adore ma genetique. Un don de mes ancetres. Que je protege a tout prix. Y compris celui de sa modification sans consentement. Cela serait assez complexe pour qq'un sans formation donc on en restera la.

  2. QUILICI Répondre | Permalink

    Est-ce vrai que ce sont les gènes maternels qui sont les principaux contributeurs du développement du neo-cortex ?
    Le père participe -t-il tout de même,ne serait que de façon marginale, aux aptitudes cognitives de ses enfants ?
    J'avais lu dans un compte rendu d'expériences sur des souris ou des rats qu'on avait trouvé que des cellules maternelles dans leur cortex,ce qui me semble troublant mais j'ai peut être mal compris l'article,ou mal interprété...

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Chaque cellule du corps (et donc du cerveau) contient 50% de gènes de la mère et 50% de gènes du père, qui contribuent donc a priori à parts égales.

      Ce à quoi vous faites référence, c'est peut-être que le chromosome X contient pas mal de gènes impliqués dans le développement cérébral, plus que le chromosome Y. Mais ça ne peut pas faire dévier les contributions respectives très loin de 50/50. Il y a aussi des phénomènes d'empreinte parentale (l'allèle d'un parent jouant plus que l'allèle de l'autre) sur certains gènes. Mais je ne connais aucun phénomène qui pourrait justifier l'affirmation générale "les gènes maternels sont les principaux contributeurs du développement du neo-cortex".

  3. LG Répondre | Permalink

    Bonjour M. Ramus,

    Exception faite des idéologues de tous bords (tout génétique vs tout environnemental), les personnes qui s'intéressent sincèrement à ce sujet, et plus particulièrement celles qui vous lisent régulièrement, ont compris, je crois, que le destin d'un individu découle de la combinaison des facteurs génétiques ET environnementaux.
    Ce qui n'est pas dit (ou pas clair), en revanche, c'est la manière dont interagissent ces facteurs.

    Comment faut-il comprendre cette interaction ?

    Prenons, pour illustrer ma question, l'exemple de l'intelligence (Q.I) d'un individu. Faut-il comprendre de l'interaction génétique/environnement que:

    1) son score polygénique lui prédit, dès le plus jeune âge, un QI minimal (mettons 100), qu'un environnement favorable va pouvoir ensuite éventuellement améliorer (110, 120,..etc)

    2) son score polygénique lui prédit, dès le plus jeune âge, un QI maximal de 100, qui ne pourra être atteint que si l'environnement est le plus favorable possible, et qui restera en deçà (80, 90..) si l'environnement est moins favorable?

    Merci par avance.

    LG

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      En fait, aucune des deux analogies n'est correcte, parce qu'il n'y a ni minimum, ni maximum prédéfinis.
      La manière dont on modélise et dont on comprend les choses en génétique comportementale, c'est de dire que les facteurs génétiques et environnementaux sont additifs.
      Du coup la meilleure manière de se représenter les choses, c'est de se dire que votre patrimoine génétique vous prédit un certain QI dans un environnement moyen, qui va donc pouvoir être diminué ou augmenté en fonction de la qualité de votre environnement. Et symétriquement, votre environnement vous prédit un certain QI pour un génome moyen, qui peut être diminué ou augmenté en fonction de votre génome particulier.

      En gardant à l'esprit que ces différents termes ne sont pas établis partout et pour l'éternité. Le génome et l'environnement moyens dépendent directement de la population dans laquelle vous les mesurez. Et même si le génome évolue très lentement à notre échelle, l'environnement, lui, évolue très vite. Pensez à l'environnement cognitif des enfants d'aujourd'hui comparé à celui des enfants d'il y a 500 ans, ou même 100 ans. Si on avait estimé les influences génétiques et environnementales de l'intelligence il y a 500 ans, on aurait pu avoir des résultats assez différents, et on n'aurait jamais été capable d'imaginer à quel point l'environnement cognitif évoluerait. De même, il est difficile d'imaginer comment il va évoluer dans les prochaines siècles.

      Ajoutez à cela la complexité induite par le fait que les effets génétiques et environnementaux peuvent ne pas être simplement additifs (c'est cette non-additivité que l'on appelle une interaction en statistique). Par exemple, certaines prédispositions génétiques peuvent ne se révéler que dans certains environnement, qu'ils soient favorables (p. ex. scolarisation permettant l'expression de certaines prédispositions cognitives) ou défavorables (p. ex. traumatismes révélant l'expression de certaines prédispositions psychologiques). Ces interactions statistiques se modélisent aussi, et s'ajoutent dans les modèles aux effets génétiques et environnementaux additifs. Avec les interactions ça devient plus difficile de fournir une analogie simple.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Voici un graphe pour visualiser les choses. Vous avez le score polygénique en abscisse, le niveau d'étude en ordonnée. Le niveau d'étude prédit par votre score polygénique est celui indiqué par la droite de régression. Les facteurs environnementaux peuvent le faire varier autour de cette valeur sur l'axe vertical, les points verts vous donnant en gros la densité de probabilité (dans l'étude américaine Add Health).

      https://scilogs.fr/ramus-meninges/wp-content/blogs.dir/154/files/okbay22.png

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