Quelles causes du comportement des élèves sont les plus pertinentes pour les enseignants ?

Dans le Chapitre 2 « Réguler efficacement le comportement des élèves » du MOOC « La psychologie pour les enseignants », j’ai invité les enseignants à identifier les antécédents des comportements perturbateurs, c’est-à-dire les évènements qui se produisent immédiatement avant un comportement perturbateur, et qui sont donc susceptibles de jouer le rôle de déclencheur ou de facilitateur du comportement.

De nombreux commentateurs se sont posé la question de savoir s’il était bien pertinent de se focaliser ainsi sur les causes immédiates du comportement, sans chercher à comprendre « ses causes profondes ». Cette interrogation est parfaitement légitime. N’ayant pas pris le temps d’y répondre dans le MOOC, je le fais dans cet article.

L’enchainement des causes

Tout évènement, et donc tout comportement, a des causes, et celles-ci peuvent se décrire à de multiples niveaux. On distingue généralement les causes immédiates (également appelées proximales) et les causes ultimes (également appelée distales) du comportement, mais cette division en deux de l’enchaînement des causes est une simplification.

Prenons l’exemple d’un élève qui réagit de manière excessive et violente aux provocations (réelles ou perçues). Son comportement est déclenché par des antécédents (« il a insulté ma mère »), mais pas seulement : différents individus réagissent de manière différente à un même antécédent. C’est ce que cet élève a dans la tête (son état psychologique) au moment où l’antécédent survient qui détermine comment il réagit à celui-ci. Il s’agit là des causes immédiates du comportement. Mais ces causes ont elles-mêmes des causes. On peut penser à des évènements récents qui ont affecté l’état psychologique de l’élève, par exemple le divorce de ses parents quelques mois auparavant, une agression subie ou une situation d’échec douloureuse. Mais bien sûr, les causes de l’état psychologique d’un individu ne se limitent pas aux évènements récents, elles peuvent être recherchées dans toute l'histoire de sa vie, ainsi que dans ses prédispositions. En somme, les causes distales du comportement d’un individu sont l'ensemble des facteurs qui font de lui ce qu'il est, et qui font qu'il réagit de cette manière à ce moment-là, à ces causes proximales et à ces antécédents.

On voit donc qu’expliquer les causes d’un comportement est loin d’être simple. Jusqu’où faut-il aller ? Pourquoi ? Et avec quels effets ?

L’interprétation du comportement…

Nous avons tous une manière intuitive d’interpréter les comportements. Si un comportement survient pour la première fois chez un individu, nous allons certainement chercher autour de l’individu, dans les causes immédiates, ce qui a bien pu déclencher ce comportement. Mais si un comportement se produit de manière répétée chez la même personne, nous allons plus volontiers imaginer que ce comportement est propre à la personne, et donc aller chercher dans des causes plus lointaines ce qui fait qu’il se comporte souvent ainsi. Il y a alors deux possibilités : soit l’on attribue le comportement de la personne à ses caractéristiques intrinsèques (« c’est à cause de son TDAH qu’il est impulsif » ; « c’est parce qu’il est autiste » ; « il a un mauvais fond »…), soit on l’attribue à des causes plus ou moins distales dans son environnement (« c’est à cause du divorce de ses parents » ; « c’est parce qu’il a été maltraité » ; « c’est la faute de son milieu culturel » ; « il suit le mauvais exemple de son grand frère »…).

Ces manières d’interpréter le comportement sont parfaitement naturelles, intuitives et spontanées. On pourrait ajouter qu’en France, la culture psychanalytique ambiante nous a habitués à recevoir et à formuler des interprétations plus ou moins tarabiscotées des comportements (« c’est son complexe d’Œdipe mal résolu » ; « sa mère est trop possessive » ; « ses parents surinvestissent les apprentissages » ; « le père est absent », etc.)[1]. Ainsi, nous avons tous tendance à spéculer sur les causes ultimes qui ont façonné un enfant, et nous avons intuitivement de nombreuses hypothèses qui viennent à l'esprit. Mais il faut avoir conscience que ce ne sont que des spéculations, et qu’elles posent de nombreux problèmes.

… et ses limites

Premièrement, comme il ne s’agit que de spéculations, elles ne sont pas forcément correctes. Elles ont même toutes les chances d’être fausses. Un enseignant ne connaît pas le dixième des facteurs pertinents dans la vie d’un enfant, susceptibles d’avoir joué un rôle dans l’émergence de son comportement. Spéculer à partir du peu d’information qu’il possède est extrêmement hasardeux (même lorsque cette information semble fournir une explication évidente, comme le divorce des parents).

Deuxièmement, les spéculations spontanées que l’on fait sur les causes des comportements sont généralement mono-causales : elles impliquent une cause unique ou au moins principale. Or le comportement est toujours multifactoriel. Au niveau des causes immédiates, il peut y avoir un ou plusieurs antécédents qui favorisent le comportement, et il y a aussi nécessairement l’état psychologique de l’individu. Plus on tente de remonter loin dans les causes ultimes, et plus l’arbre des causes se ramifie, plus les causes sont nombreuses. Par conséquent, toute explication du comportement se focalisant sur une seule cause ultime est au mieux extrêmement simpliste, au pire complètement fausse.

De manière générale, chacun est comme il est, déterminé par une multitude de facteurs étalés sur toute la vie, certains remontant même à sa gestation ou présents dans son génome. Déterminer le rôle et l'importance de chacun de ces facteurs est une tâche extrêmement difficile voire impossible. On a des réponses scientifiques et statistiques sur les facteurs qui ont un effet causal sur le comportement des humains en général, mais pour un individu donné, il est impossible de déterminer de manière fiable quelle combinaison de quels facteurs a engendré quels effets. Toute explication du comportement qui prétend en révéler les « causes profondes » n’est le plus souvent qu’une narration invérifiable : une histoire simple, plausible, séduisante, et probablement fausse.

Par conséquent, vous pouvez toujours observer que tel enfant de parents divorcés a tel comportement (quand bien même d'autres enfants de divorcés ne l'ont pas), mais il vous est rigoureusement impossible de savoir si le divorce de ses parents a joué un rôle dans l'émergence de ce comportement chez cet enfant. Vouloir aider l'enfant sur la base d'une hypothèse aussi invérifiable est donc une approche très incertaine. C'est pour cela que nous recommandons de se focaliser sur les causes immédiates du comportement, dont l'effet peut être rigoureusement établi, plutôt que sur des causes ultimes dont le rôle est nécessairement hypothétique.

Les causes ultimes n’offrent aucun levier d’action

Par ailleurs, de manière générale, les enseignants n'ont aucun moyen d'action sur les causes ultimes (petite enfance, divorce ou génome). Quand bien même on les connaitrait avec certitude, on pourrait difficilement les modifier. Alors, à quoi bon ? L'idée selon laquelle le fait de parler avec l'enfant d'une cause ultime hypothétique de son comportement pourrait l'aider est extrêmement hasardeuse. Aucune donnée scientifique ne vient à l'appui de cette idée. Bien sûr, l'enfant peut être malheureux du divorce de ses parents, il peut avoir envie d'en parler, et en parler (de préférence avec un professionnel formé à cet effet) peut dans certains cas l'aider à traverser cette épreuve. Mais cela ne va pas nécessairement changer son comportement en classe, qui n'en découle pas de manière directe. Il faut aussi être conscient qu'il peut être contreproductif d'insinuer dans l'esprit de l'enfant l'idée que le divorce de ses parents (ou tout autre aspect de son environnement familial et social) est la cause de tous ses problèmes. D'une part, parce que ça peut être faux ou beaucoup trop simpliste (pour les raisons expliquées ci-dessus), et d'autre part parce que cela peut rendre l'enfant encore plus malheureux du divorce de ses parents, engendrer un ressentiment plus grand à leur égard, etc.

C’est pour toutes ces raisons que le chapitre 2 du MOOC (et les recherches sur lesquelles il est fondé) était focalisé sur les causes immédiates[2] : parce que ce sont celles que vous pouvez observer directement, dont vous pouvez évaluer l'effet sur le comportement, et sur lesquelles vous pouvez agir concrètement. Et les études scientifiques montrent qu'il suffit d'agir sur ces causes immédiates (et sur les conséquences) pour modifier le comportement, et que c’est la méthode la plus efficace pour le faire.

 

En conclusion, je recommanderais donc aux enseignants de s'abstenir de spéculer sur les causes ultimes du comportement des élèves, et de vouloir agir ou communiquer à ce niveau: ils risquent de partir sur des hypothèses fausses ou simplistes, dans tous les cas invérifiables, de faire plus de mal que de bien, ou au mieux de n'avoir aucun effet. Mieux vaut se focaliser sur le concret, l'immédiat, l'observable, ce sur quoi on peut agir pragmatiquement et qui a un effet prouvé sur l'amélioration du comportement.


[1] Pour quelques éléments de recul critique sur ce genre d’interprétations, on pourra par exemple commencer par lire mes articles sur Françoise Dolto.

[2] Et plus généralement sur une analyse fonctionnelle du comportement, impliquant une analyse des antécédents et des conséquences du comportement afin de comprendre quelle est sa fonction.


4 commentaires pour “Quelles causes du comportement des élèves sont les plus pertinentes pour les enseignants ?”

  1. Aline Répondre | Permalink

    J'ai suivi votre Mooc avec interêt et vous remercie pour les precisions instructives que vous apportez dans cet article.
    Je comprends vos mises en garde contre les risques de psychanalyser à tort et pour rien.
    Néanmoins, il me semble que dans certains cas de figure, l'enseignant doit chercher les causes ultimes. Je travaille en tant que formatrice auprès de jeunes déscolarisés de 18-25 ans. Pour certains, une irritabilité particulière, un manque d'attention, une agitation, peuvent cacher un problème de surendettement grandissant, des menaces à leur encontre et autres engrenages dangereux.
    Je peux croire que la méthode comportementale que vous enseignez suffise à maintenir les élèves dans un état propice au travail (quoique quand on se demande où on va dormir le soir ou quand sera son prochain repas, la mémoire de travail doit être passablement encombrée), mais il me semble que l'enseignant a aussi un rôle social à jouer, en partageant ses questionnements et observations avec les relais dans l'équipe pédagogique.

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      Bien entendu, les enseignants doivent être attentifs aux problèmes des élèves, et les orienter le cas échéant vers le psychologue scolaire, ou l’assistante sociale, etc. Ils peuvent aussi leur proposer une écoute bienveillante.
      Ce que je dis, c'est qu'il faut se garder de penser, parce qu'on a repéré un problème de l'élève, qu'on a forcément repéré LA cause de son comportement perturbateur. Et que d'en parler avec lui suffira à modifier le comportement.
      Repérer les problèmes des élèves, en parler avec eux, essayer de les aider, c'est très bien. Mais modifier leur comportement, c'est un autre sujet, qui appelle d'autres méthodes.

  2. dominique Répondre | Permalink

    Bonjour Aline je partage votre commentaire .Je vous rejoins sur le rôle social . En effet le rôle social du formateur ne fait pas partie des profils de poste , mais par expérience de terrain , lorsque l'apprenant jeune ou moins jeune comprend que le formateur est à son écoute concernant certaines de ses problématiques personnelles, pouvant enrayer le processus de construction dans le cadre de sa formation ; j'ai pu observer que cette écoute aide l étudiant à se recentrer sur sa motivation intrinsèque pour atteindre ses buts d'apprentissage . Ainsi l'étudiant se laisse moins parasiter par des éléments extérieurs et se recentre sur sa formation , ainsi la formation elle-même prend toute son importance en termes de recherche du but et de réussite à atteindre .Si l'étudiant arrive à se détacher de ses éléments de parasitage, il en ressortira plus fort . Cependant la question reste entière: où commence et où s'arrête le rôle social du formateur et de quels outils dispose-t-il pour garder la juste distance ?

    • Franck Ramus Répondre | Permalink

      On peut difficilement demander aux enseignants d'endosser l'habit du psychologue et de l'assistante sociale, ce n'est pas leur métier.
      En revanche, la motivation des élèves, c'est dans leur champ d'action. Et dans ce cadre, il n'est bien sûr pas inutile de discuter avec les élèves de leurs buts à long-terme, de les aider à hiérarchiser leurs multiples buts, et d'orienter leur motivation intrinsèque vers les buts de maîtrise compatibles avec les études.

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