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Le discours scientifique est-il soluble dans les QCM ?

Ce qui distingue la parole du scientifique, c’est que chacune de ses affirmations, idéalement, peut être justifiée. Quand il affirme A, c’est parce que A découle (par logique ou de façon empirique) d’autres affirmations B et de C, qui peuvent également être affirmés par le même processus (l’introduction de principes fondamentaux rompt le caractère apparemment infiniment récursif de la procédure). N’importe qui peut mettre en doute l’affirmation A, en remettant en cause la théorie sous-jacente (le lien entre A, B... Lire la suite

Le discours scientifique est-il soluble dans les QCM ?

13.01.2021 | par Richard Taillet | 4 commentaires

Ce qui distingue la parole du scientifique, c’est que chacune de ses affirmations, idéalement, peut être justifiée. Quand il affirme A, c’est parce que A découle (par logique ou de façon empirique) d’autres affirmations B et de C, qui peuvent également être affirmés par le même processus (l’introduction de principes fondamentaux rompt le caractère apparemment infiniment récursif de la procédure). N’importe qui peut mettre en doute l’affirmation A, en remettant en cause la théorie sous-jacente (le lien entre A, B et C), ou en remettant en cause B ou C eux-mêmes.

Un scientifique qu’on invite à s’exprimer et qui ne fournit que l’affirmation A ne fait pas son travail et donne une image de la science non seulement fausse, mais dangereuse. Il s’expose alors à être mis en contradiction avec d’autres personnes qui affirment le contraire, sur des bases différentes et parfois tout aussi légitimes (religion, superstition, expérience personnelle), d’une façon qui laisse supposer que l’on peut mettre ces affirmations en concurrence. Pour prendre en exemple une question de société, lorsqu’un climatologue affirme que « le climat de la Terre est dans une phase de réchauffement due à l’activité humaine », il le fait sur la base de nombreuses mesures, observations, théories, calculs. Un partisan de l’affirmation inverse doit s’appuyer sur une base aussi solide pour qu’un début de discussion scientifique puisse avoir lieu entre les deux.

Par ailleurs, il est tout à fait possible que A soit, dans le futur, finalement considérée comme fausse, ce qui peut laisser penser que le scientifique s’est trompé et qu’on aurait mieux fait de ne pas l’écouter. Or le point crucial est le suivant : le fait que A découle de B et C dans le cadre d’une théorie T reste vrai même si B ou C cessent d’être considérés comme vrais (c’est une des bases de la logique) ou si on se met à adopter une nouvelle théorie T’. Pour prendre un exemple sans conséquence sociale, morale ou politique, dire « un corps initialement au repos et soumis à un champ de pesanteur constante parcourt une distance proportionnelle au carré du temps écoulé, selon la physique newtonienne », est vraie, même si en fait le champ de pesanteur n’est pas constant et même si on pensait qu’il vaut mieux utiliser la relativité générale pour décrire la chute des corps. L’avènement de la relativité générale n’a pas rendue fausse la physique newtonienne. Il a ajouté une théorie à l’arsenal dont disposent les physiciens, théorie qui se trouve être plus pertinente dans certaines situations.

Tout ça pour dire que le scientifique qui affirme A a, en tête, toutes les conditions écrites en tout petit en bas de la page et sur lesquelles repose sa validité, même s’il ne peut pas se permettre de les mentionner à chaque fois qu’il s’exprime, façon « attention, offre soumise à conditions » récité à fond les ballons à la fin de certaines pubs à la radio. Je ne suis pas sûr que ça soit évident pour tout le monde et dans une société idéale de mon point de vue, c’est le rôle de l’enseignement primaire et secondaire que de le faire comprendre. Apprenons aux très jeunes à s’exprimer en scientifiques !

J’enfonce sans doute des portes grandes ouvertes du point de vue épistémologique, mais je ne peux m’empêcher de refaire ce petit parcours-pensée quand je corrige des copies de physique, que ce soit en première année d’université (début de licence) ou en cinquième (fin de master). La majorité des étudiants semblent penser que ce qui importe, c’est que la réponse qu’ils fournissent soit JUSTE, alors qu’il est beaucoup plus important et intéressant qu’elle soit exposée correctement (ceci garantit souvent, au passage, la JUSTEsse). Pour d’autres, une suite de calculs semble constituer une « explication » suffisante et oublient de justifier la première ligne qu’ils écrivent. Mes tampons de correction « Pourquoi ? » Et « Faites des phrases » commencent à être un peu usés…

Lorsque j’enseigne la méthodologie du travail universitaire, j’insiste dès le début sur le fait que la compétence la plus importante à l’université (et probablement pas seulement), c’est de savoir faire des phrases qui expriment fidèlement ce qu’on a dans la tête, c’est de pouvoir articuler correctement son discours. Malgré les moyens lourds, parfois ludiques, que j’emploie, c’est un message que j’ai beaucoup de mal à faire passer, généralement perçu comme non pertinent.

Ces réflexions résonnent de façon particulière dans le contexte de la pandémie actuelle. On demande aux enseignants de trouver des modes d’évaluation à distance, en les invitant notamment à concevoir des QCM (questionnaires à choix multiples), avec l’avantage que ça se corrige tout seul. J’ai tenté l’exercice, et je dois avouer que je ne suis jamais parvenu à concevoir un QCM qui me permet d’évaluer à quel point un étudiant est capable de justifier sa réponse à une question de physique. Et je ne peux me départir du sentiment qu’on ancre davantage l’idée que l’important, c’est que ce soit « juste » ou « faux » (et bien entendu, que c’est maaaal de se tromper). La science est une méthode et le discours est son principal outil. La principale difficulté à l’université, aujourd’hui, est de redonner la possibilité aux étudiants d’expérimenter ce discours, ce qui est distanciel est une véritable gageure.