Pour une mise en scène des discussions scientifiques

03.07.2015 | par Richard Taillet | Science vivante

Un des grands espoirs portés par internet est la possibilité de faciliter le développement de communautés regroupées autour de centres d'intérêts communs, par exemple la science. De fait, plusieurs expériences de nature diverses ont été menées pour mettre en relation des chercheurs, des amateurs de science, des curieux, des scolaires, des enseignants, des ingénieurs, etc. Des clubs de science virtuels, en quelque sorte. Pour quoi faire ? Essentiellement deux choses : discuter et partager. Comment ? Les approches couvrent un spectre très large, aux extrémités duquel on trouve deux modes d'interaction : d'une part ce que j'appellerai les « discussions de comptoir » (ceux qui me connaissent bien savent tout le respect que je porte aux comptoirs et comprennent que cette appellation n'a rien de péjoratif) et d'autre part le mode « éditorial ». Ce billet se termine par une réflexion à voix haute sur un mode intermédiaire, peu exploité, et prometteur : le mode « mis en scène ».

Le mode « discussion de comptoir »

Ce sont les situations où n'importe qui peut intervenir, à tout moment, dans la discussion. Son incarnation la plus pure, ce sont les forums de discussion en ligne, des sites où peuvent avoir lieu des discussions publiques. Plus précisément, ce sont des boîtes aux lettres géantes accessibles aux participants qui se sont inscrits (souvent sous un pseudonyme). Par exemple, dans un forum consacré à la physique, un internaute peut envoyer un message intitulé « un arc-en-ciel bizarre », dans lequel il pose une question

« Bonjour ! Hier j'étais à la montagne, et j'ai vu autour du Soleil un arc-en-ciel circulaire, quelqu'un peut m'expliquer le phénomène ? Merci ! »

D'autres internautes peuvent répondre, a priori ce qu'ils veulent (pour partager une expérience similaire, pour proposer une explication, pour appuyer ou critiquer une explication proposée plus haut, etc.). La question initiale et l'ensemble des messages envoyés en réponse constituent une discussion. Ce mode d'interaction est aussi mis en œuvre dans des pages facebook regroupant des passionnés de sciences (par exemple celui-ci ou celui-là, consacrés entre autres  à l'astrophysique).

Un groupe de personnes est chargé de veiller à ce que les discussions respectent un certains nombre de règles, énoncées dans une charte acceptée au moment de l'inscription : règles élémentaires de politesse et cadrage des sujets de discussion concernés par le forum. Ces gardiens sont appelés des modérateurs. Leur rôle est au moins aussi important que celui des intervenants eux-mêmes : en ne laissant pas des discussions tourner en pugilats, en évitant les sujets stériles, explosifs ou simplement complètement déconnectés du thème du forum, en guidant les nouveaux intervenants vers des discussions similaires qui ont déjà eu lieu dans le passé, etc. Ce rôle est parfois très mal perçu par les intervenants, qui peuvent soupçonner des abus de pouvoir et taxer d'arbitraires ou de corporatistes certaines actions de modération (l'équipe de modération d'un forum est en partie constituée de spécialistes du sujet auquel il est consacré).

J'ai eu la chance et l'honneur de participer activement à l'un de ces forums (celui de Futura-Sciences), il y a une dizaine d'années. Je ne saurais trop souligner l'importance de cette expérience, en tant que participant et en tant que modérateur sur Futura-sciences, dans ma vie d'enseignant-chercheur. Elle m'aura permis d'être confronté à un nombre considérable de questions de physique nouvelles pour moi (plus que dans ma vie universitaire). Ce fut aussi l'occasion d'apprendre à intervenir en groupe, d'accepter de dire des bêtises « en public », de ne pas prendre une critique de mes interventions comme une attaque personnelle (dur dur, au début !) et de doser ses réponses : une réponse complète à une question simple peut ne rien apporter à celui ou celle qui la pose. Laisser à l'autre le temps, l'espace, pour qu'il puisse exposer pleinement son point de vue, ses interrogations. Je réalise en l'écrivant que ceci n'aurait pas dû être une découverte pour un enseignant, mais je confirme : c'est là, sur ces forums, que je l'ai compris, parce que c'est là que je l'ai expérimenté, sans doute parce que l'échange écrit se prête plus à une expérimentation réfléchie. Enfin, ce fut l'occasion de rencontrer des publics extrêmement variés, du gamin de 12 ans qui pose des questions très pertinentes en relativité restreinte au retraité de 90 ans qui a révolutionné la mécanique quantique dans son garage, n'acceptant pas que l'on puisse rendre le chat de Schrödinger mort ou vivant simplement en l'écoutant ronronner (ou pas).

J'avais toutefois, au bout de quelques années, mis fin à cette activité, car elle est extrêmement usante. Les raisons en sont multiples et j'avais commencé la rédaction de ce billet en cherchant à les énumérer, ce qui m'a emmené beaucoup trop loin. Pour t'épargner, cher lecteur[1], je m'en tiendrai à la raison principale : ce qui m'a posé problème, finalement, c'est le rythme des discussions. Sur un forum très fréquenté (et ceux de Futura-Sciences, assurément, le sont), des réponses très différentes peuvent s'enchaîner très vite et il peut devenir impossible de maintenir une véritable conversation. C'est le syndrome du repas de famille, où tout le monde s'exprime en même temps en tirant la conversation vers autant de directions qu'il y a de convives. Le temps de réfléchir à une réponse, de la formuler, de tourner sept fois sa souris sur son tapis avant de l'envoyer, d'autres ont déjà répondu d'une façon qui a emmené la discussion ailleurs, loin de ce qu'on avait écrit. C'est aussi ce qui limite ma participation aux pages « club de science » sur Facebook.

Le mode éditorial

À l'autre extrémité du spectre, l'excellentissime revue « American Journal of Physics » avait tenté une expérience passionnante, dans les années 1990 : les éditeurs proposaient quelques questions de physique à l'ensemble des lecteurs, puis publiaient plusieurs des réponses qui leur étaient soumises, ainsi que des réactions à certaines réponses. Par exemple, la question #10 (numéro de janvier 1995) :

« Many introductory physics and astronomy texts tell us that the universe has been cooling since the Big Bang and that the cooling is related to its expansion. Is there an argument at the introductory lever to show why this should be so ? After all, the temperature of an ideal gaz is independant of its volume. »

Ces discussions, alimentées par les lecteurs mais entièrement construites par les éditeurs, constituent encore aujourd'hui, vingt ans après leur parution, des documents passionnants. Ce mode est aussi utilisé dans certains forums de discussion ou certaines pages facebook « club de science », lorsque l'équipe en charge de l'animation/modération propose des synthèses de certaines discussions récurrentes.

Ces discussions reconstruites présentent l'inconvénient de lisser certains aspects des discussions, les hésitations, les approximations de langage, qui peuvent être parfois plus intéressantes sur la discussion que les parties exprimées le plus clairement.

Le mode mis en scène

On peut concilier les avantages des deux modes que je viens de décrire, reconstruire les discussions, les réduire à quelques points essentiels, tout en conservant des traces des hésitations et de la dynamique qu'elles ont engendrée : c'est une mise en scène. Les actes de modération sur les forums, en tant que choix de ce qui subsiste d'hésitant, sont déjà des mises en scène, mais on peut pousser le bouchon plus loin.

La forme la plus nette que prend ce projet à l'écrit, c'est le dialogue. Il en existe une longue tradition dans la littérature scientifique, l'exemple ancien le plus célèbre étant celui des ouvrages de Galilée (l'objectif, dans son cas, n'était pas uniquement pédagogique : mettre certains propos dans la bouche d'autres personnes lui permettait plus facilement de se défendre en cas d'attaque). Dans les réussites les plus récentes, « Masters of the Universe » de Helge Kragh (oui oui, je sais, encore lui !), propose des entretiens avec des grands noms de l'histoire de la cosmologie, entièrement écrits et imaginés par l'auteur, en s'appuyant sur une expertise de l'histoire des sciences et un nombre de documents historiques impressionnant. Pour se rapprocher du type de discussion qui m'intéresse ici, on peut aussi citer ouvrages comme « La science expliquée à mes petits-enfants » de Jean-Marc Lévy-Leblond.

Il peut aussi s'agir d'une mise en scène au sens littéral : plusieurs pièces de théâtre ayant une ambition pédagogique et scientifique tournent régulièrement en France. J'ai eu la chance de participer à un projet consacré à la lumière, dans lequel un metteur en scène et un auteur ont organisé des entretiens individuels avec plusieurs experts du domaine. Ces entretiens ont été filmés puis certaines parties des vidéos ont été présentées à des acteurs pour qu'ils en jouent une version synthétique, ré-écrite par l'auteur; les acteurs devaient rester fidèles aux expressions de l'expert captées par la vidéo. Passionnant programme !![2].

Les exemples qui précèdent s'appuient sur des interventions d'experts. On pourrait imaginer appliquer le même principe aux discussions de forums, sous forme écrite pour commencer. Des dialogues ultimes qui auraient capturé l'essence de la discussion, dans lesquels des internautes pourraient se reconnaître, reconnaître leurs interrogations, leurs réactions. Ceci demande une conjonction de talents, de volontés et de moyens (je ne dispose que d'un capital limité sur ces trois points). Peut-être un grand portail de diffusion de la connaissance scientifique serait-il intéressé par une telle expérience? Ou une grande revue de vulgarisation scientifique francophone ? À suivre !

Notes

[1] J'avais toujours rêvé d'écrire « cher lecteur » et de le tutoyer de force, pour voir. C'est fait et je confirme la sensation que j'ai lorsque je l'expérimente du côté lecteur : c'est nul !

[2] Ce projet est en cours, j'en dirai plus quand il sera achevé.


5 commentaires pour “Pour une mise en scène des discussions scientifiques”

  1. Samir Répondre | Permalink

    Je suis d'accord avec vous M Taillet. Le gros problème d"internet ce sont souvent les commentaires et dans les commentaires ça peut partir dans tous les sens. Extrême vulgarité, discussion qui n'ont rien à voir avec le thème, réaction primaire, débat religieux et des gens qui posent des questions juste pour montrer qu'ils savent des truc alors que ça n'est pas le sujet. C'est du pur délire. Et quand on règule tout ça, ça crie à la censure, comme si celui qui était censuré était Jean Jacques Rousseau alors qu'il n'est en réalité que quelqu'un qui vient cracher sa haine sa commentaire.

    Beau projet en tout cas.

  2. Julien A. Répondre | Permalink

    Cher auteur. 🙂

    Le défaut du mode mise en scène, c'est qu'il demande un travail éditorial beaucoup plus conséquent. Modérer un forum, piner les discussions les plus intéressantes, on trouve des gens pour le faire gracieusement, mais pour ça je sais pas, Après oui, ce serait top.

    Dans mon cas, je me suis remis sérieusement à la physique depuis presque un an. Je t'avous que je suis assez frustré par ce manque de communautés. Dans l'info, on a des tonnes de sites, des meetups tous les jours, le niveau des gars est homogène, ou presque. Pour la physique, c'est beaucoup moins développé.

    Pour l'anecdote quand on cherche "cours relativité générale" dans Google, la première suggestion est "cours relativité générale taillet"... Le Taillet est en passe de devenir le cours de RG de référence en France. 🙂

  3. JPL Répondre | Permalink

    Bonjour Richard

    Tu devines pourquoi j'approuve entièrement ce que tu as dit sur le problème des forums scientifiques. M'approchant de la retraite, puis y plongeant dedans, j'ai donc continué ce que nous avions partagé à l'époque avec d'autres de l'équipe de modération dont tu te souviens et dont j'ai gardé une certaine nostalgie.

    La fréquentation de ces forums n'a fait que croître et la difficulté de recruter suffisamment de modérateurs bénévoles (c'est un point important auquel nous tenons car c'est l'assurance de notre liberté d'intervention) n'a pas crû autant que la fréquentation. Il ne suffit pas d'être compétent dans un domaine (à la limite dans certains cas ce n'est pas du tout nécessaire) mais il faut savoir arbitrer, savoir ne pas se sentir impliqué face à certaines critiques (sauf si on reconnaît qu'on a commis un bourde, ce qui peut arriver), savoir alterner la souplesse et la fermeté, et bien d'autres qualités qu'aucun de nous ne possède l'éventail complet.

    Je confirmer que j'ai rencontré sur ces forums des petits jeunes géniaux, d'autres naïfs mais ce n'est pas un défaut s'ils sont curieux, des pédagogues remarquables, des participants hautement compétents mais pas forcément diplomates ni pédagogues, des jeunes c... et des vieux c... (il paraît que c'est avec les jeunes qu'on fait les vieux).

    Bref c'est une belle aventure humaine et un de mes bons souvenirs a été le jour ou un participant dont les interventions nous désolaient a fini par nous dire : j'étais créationniste et maintenant je suis évolutionniste. C'est peu de choses mais là on se dit qu'on n'a pas perdu son temps. Néanmoins après une longue expérience de ces forums je suis incapable de savoir l'impact positif... ou négatif qu'ils peuvent avoir.

    Avec mon meilleur souvenir

  4. Philou67 Répondre | Permalink

    J'avais caressé l'espoir, un jour, d'arriver à écrire un programme de text-mining suffisamment autonome pour proposer un "résumé" d'une discussion (en fait, un programme permettant d'identifier les messages "clés", notamment à l'aide d'un thésaurus). J'ai dû me limiter à un programme où le filtrage était réalisé par l'humain. Mais l'idée trotte toujours dans la tête. En allant plus loin, ce genre de programme pourrait être adapté à tout un ensemble de discussions, afin d'en extraire les plus pertinentes sur chaque sujet intéressant.
    Car oui, il n'est pas facile de faire son marché aux bonnes infos dans un forum, surtout s'il est très fréquenté.

    Peut-être une première étape pour l'établissement d'un scénario à mettre en scène ? 🙂

  5. mong Répondre | Permalink

    Cher M. Taillet,

    il me semble que le problème soulevé revient à celui de la valorisation de la parole de l'expert aujourd'hui.
    Comment convaincre ? Comment dire à une personne « laisse, je sais ça mieux que toi » sans que celle-ci se sente atteinte dans son intégrité, dans sa dignité ?

    D'autre part, le discours de l'expert, toujours empreint de la réelle complexité de son domaine, est souvent ambivalent : dans la plupart des cas il expose ce qu'on ne sait pas et donne à l'autorité un choix. Ceci est très vrai en économie par exemple, ou en climatologie. Or ce choix est censé revenir au politique, ce qui chez nous passe par la valorisation de la parole « démocratique », c'est à dire par la valorisation de la parole profane au niveau de celle de l'expert. Ce serait acceptable si la la parole « profane » était bien prise comme une parole collective et non un sentiment, un avis individuel !

    Ce constat du non-savoir génère chez le profane un relativisme déplacé : si on ne sait pas ce qu'est la matière noire, pourquoi ma « théorie » aurait moins de valeur que la votre ? Pourquoi prendre le temps de passer par toutes les étapes de l'apprentissage, des contraintes, des difficultés pour au final dire « je ne sais pas » ?

    La vulgarisation essaie depuis des années de passer par le spectaculaire, car c'est assez vendeur : il n'y a qu'à voir les couvertures des magazines pour s'en convaincre. Pourtant, je pense personnellement que c'est avant tout une question de culture générale et de consensus (je suis d'ailleurs assez admiratif de vos 1/4 h dans votre université).

    À un ami qui me l'avait demandé, j'avais entrepris d'expliquer un peu de ce que j'avais compris du livre de Greene et donc de lui faire une mini-découverte de la relativité, en commençant par la restreinte. Avant de m'apercevoir que j'aurais dû commencer par la galiléenne, puis la chute des corps !

    Et pourtant, cet ami, très cultivé, issu de la recherche en biologie avait à sa disposition moult références. Mais jamais il n'avait entendu (ou ne se souvenait plutôt) que deux corps de masses différentes « tombaient » à la même vitesse. Et c'est l'Univers Elegant qu'il a entrepris de lire !

    Ce décalage monumental est difficile à combler sur un comptoir de bistrot ou en 140 signes (ou en 1400, ou en 14000 d'ailleurs). Je n'ai pas de solution toute faite, mais la mise en scène de l'information scientifique est déjà là, dans tout ses mauvais cotés : pauvreté de l'information, argumentation d'autorité, dévoiement du consensus.

    Ceci dit, je n'ai pas de solution. Et comme dit plus haut, je suis assez admiratif de vos initiatives de vulgarisation, qui passent par l'augmentation de la culture scientifique de vos spectateurs plutôt que par leur fascination du spectaculaire (même s'il est utilisé en première approche 🙂 ).

    Si vous le souhaitez, nous pourront peut être en dire un mot quand vous passerez sur Tours 🙂

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