weightless #1 : l’apesanteur dans les films de science-fiction

12.08.2014 | par Richard Taillet | Regards

Introduction à la série

Les cinéastes de science-fiction sont souvent amenés, genre oblige, à mettre en scène des situations inédites ou en tout cas éloignées de leur/notre expérience quotidienne : d'autres mondes, d'autres paysages, ici un astéroïde qui frôle la caméra, là des objets qui flottent librement comme s'ils étaient soustraits à la gravitation. Ces mises en scène peuvent s'appuyer sur l'avis d'experts scientifiques, sur des traditions cinématographiques ou sur des conceptions personnelles, justes ou erronées. Le cinéaste peut alors, éventuellement, commettre des erreurs, dans le sens qu'il peut présenter une scène qui ne tient pas debout du point de vue scientifique.

Cette série porte sur un aspect très particulier et précis de cette question, en analysant le traitement de l'apesanteur dans les films de science-fiction, avec un regard de physicien. Je vais le faire en plusieurs vidéos, dans lesquelles je me concentrerai à chaque fois sur un aspect de cette question. J'y présenterai de nombreux extraits de films, l'idée étant aussi de laisser une belle place à ces extraits, pour donner envie de voir les films pour ce qu'ils sont autant que pour les analyser. À chaque vidéo sera associée un billet de blog qui présentera quelques éléments qui permettent de suivre le cheminement de l'épisode, sans en constituer une transcription fidèle ni exhaustive.

Épisode 1 : Fragments

Le premier épisode est consacré à une présentation chronologique d'une vingtaine de films montrant des scènes d'apesanteur, avec un soupçon d'analyse historique. Je réserve l'analyse scientifique pour les épisodes suivants.

 

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Cliquer pour accéder à la vidéo (HD1080p), en accès libre et gratuit (je recommande de télécharger la vidéo plutôt que de la visionner en streaming).

Le premier film de science-fiction s'appuyant sur une réflexion scientifique est « Frau im Mond » de Fritz Lang (1929), dans lequel le réalisateur s'est lancé après avoir lu un ouvrage du physicien allemand Hermann Oberth portant sur le vol spatial. Oberth fut d'ailleurs conseiller scientifique de Lang au cours du tournage. Le film présente le voyage d'un équipage dans une fusée allant de la Terre à la Lune. L'influence de Jules Verne est double : elle est évidente dans le résumé de l'histoire, mais c'est aussi la lecture de Verne qui a allumé la passion d'Oberth pour le vol spatial (ce fut aussi une source d'inspiration pour Constantin Tsiolkovski, un des autres pionniers de l'astronautique). La première partie du film s'intéresse aux préparatifs, une seconde au vol lui-même et la troisième au séjour sur la Lune. Il contient plusieurs éléments qui seront repris maintes fois : Fritz Lang y introduit les fusées à réaction, invente la notion de compte à rebours, propose une scène d'animation à portée pédagogique fournit au spectateur quelques éléments scientifiques, insère des plans montrant des instruments de mesure (vitesse et accélération) et participant au suspens. Il montre aussi la première scène d'apesanteur de l'histoire du cinéma, nous aurons l'occasion d'y revenir en détail. Comme ce sera aussi le cas dans bien d'autres films ultérieurs, le cinéaste commence par s'attacher à une certaine rigueur scientifique pendant une bonne partie du film, puis l'abandonne complètement lorsqu'elle entrave le scénario : la présence d'air sur la Lune permet aux acteurs de jouer sans combinaison et permet à certains d'entre eux d'y être abandonnés sans que leur survie ne soit mise en danger.

Au cours des deux décennies qui suivent, le vol propulsé devient une triste réalité, son développement culminant avec la mise au point des fusées V-2 utilisées pour bombarder Londres pendant la seconde Guerre Mondiale. Oberth fut, avec Wernher von Braun, un des scientifiques qui permit ce développement. Juste après la guerre, l'idée que des fusées puissent être utilisées pour atteindre l'espace est bien ancrée dans les esprits et le cinéma s'en empare aussi. Par exemple, « Destination Moon » réalisé par Irving Pichel (1950), et sur lequel Oberth fut aussi conseiller scientifique, reprend une trame similaire au film de Lang, avec une ambition pédagogique certaine, tant du point de vue scientifique (un dessin animé mettant en scène Woody Woodpecker explique notamment le principe de la fusée) qu'idéologique (la Lune est un territoire à conquérir par les USA). Nous reviendrons sur ce dessin animé pédagogique, qui contient des erreurs élémentaires. On peut noter des fortes ressemblances avec plusieurs scènes des BD de Tintin, dans les albums « Objectif Lune » et « On a marché sur la Lune », réalisés postérieurement au film. Du point de vue de la question qui nous intéressera ici, les scènes d'apesanteur mêlent des aspects très réussis (l'utilisation de bombonnes de gaz pour se propulser dans l'espace, par exemple) et d'autres qui le sont moins (la dynamique des corps en apesanteur, ou l'explication du phénomène lui-même).

Le lancement de Sputnik en 1957 accélère la course à l'espace, dans le contexte de la Guerre Froide, et au début des années 1960, l'homme atteint effectivement l'espace. On dispose alors d'images d'astronautes évoluant en apesanteur et les représentations cinématographiques en sont affectées. Le rythme de l'apesanteur cinématographique se fait plus lent, comme dans « Doppelgänger » (« Journey to the far side of the Sun » aux USA) réalisé par Robert Parrish (1969), « Marooned » par John Sturges (1969), et surtout l'incontournable « 2001: A Space Odyssey » de Stanley Kubrick (1968). Dans ce dernier film, référence absolue pour la question de l'apesanteur, le souci de la vraisemblance scientifique semble tourner à l'obsession. Celle-ci tient ses promesses pour une très grande partie du film mais s'effondre parfois sans explication (sur la Lune, la gravité semble dans le film avoir la même intensité que sur Terre).

On pourrait penser qu'à partir de cet âge d'or de la représentation cinématographique de l'apesanteur, les scènes se feraient de plus en plus réalistes et comporteraient de moins en moins d'erreurs. Il n'en est rien. Dans de nombreux films, même très récents, même ayant ostensiblement fait appel à des conseillers scientifiques, le cinéaste craque et introduit des éléments visuellement réussis mais complètement erronés du point de vue physique. C'est notamment le cas dans « Sunshine » de Danny Boyle (2007) et de « Gravity » d'Alfonso Cuarón (2013).

Pour finir cette introduction sur une note plus positive, on trouve aussi quelques réussites éclatantes qui montrent que certains réalisateurs ont vraiment compris de quoi il s'agit. C'est le cas en particulier de Christopher Nolan qui livre avec « Inception » (2010) un traitement extrêmement fin et intelligent de l'apesanteur.

Liste des films présentés

  • Frau im Mond / Fritz Lang / 1929
  • Le voyage cosmique / Vassili Zouravlev / 1936
  • Rocketship X-M / Kurt Neumann / 1950
  • Destination Moon / Irvin Pichel / 1950
  • Conquest of Space / Byron Haskin / 1955
  • The Reluctant Astronaut / Edward Montagne / 1967
  • Countdown / Robert Altman / 1968
  • 2001 : Odyssée de l'espace / Stanley Kubrick / 1968
  • Marooned / John Sturges / 1969
  • Journey to the Far Side of the Sun / Robert Parrish / 1969
  • Moon Zero Two / Roy Ward Baker / 1969
  • The doomsday machine / Herbert J. Leder / 1967–1972
  • Solaris / Andreï Tarkovski / 1972
  • The Black Hole / Gary Nelson / 1979
  • Moonraker / Lewis Gilbert / 1979
  • 2010 / Peter Hyams / 1984
  • Apollo 13 / Ron Howard / 1995
  • Event Horizon / Paul W. S. Anderson / 1997
  • From the Earth to the Moon (série HBO) / Tom Hanks / 1998
  • Mission to Mars / Brian de Palma / 2000
  • Supernova / Walter Hill / 2000
  • Sunshine / Danny Boyle / 2009
  • Planet 51 / Jorge Blanco / 2009
  • Avatar / James Cameron / 2009
  • Inception / Christopher Nolan / 2010
  • Total Recall / Len Wiseman / 2012
  • Gravity / Alfonso Cuarón / 2013

Prochain épisode : l'apesanteur et la chute libre.

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