Il n’est pas vrai que la tête de la main : la tête et la main sont indissociables.

Derrière toutes ces discussions, il y a évidemment la question des métiers dits manuels et des métiers dits intellectuels, comme si l'on pouvait réduire un métier à l'emploi de ses mains ou de sa tête ! La tête guide la main ? Cette phrase est écrite sur une poutre du Musée du compagnonnage, à Tours, et je l'avais affichée sur mon mur. Elle est aujourd'hui barrée.

Pourquoi évoquer la tête et la main, dans un laboratoire de chimie ? Parce que, dans un tel lieu, il est de la plus haute importance que les expériences soient faites avec le plus grand soin : le bris de récipients qui contiendraient des acides ou des solvants toxiques exposerait le personnel du laboratoire à des dangers parfois terribles. Il faut absolument que nous fassions nos expériences avec calme, précision, concentration.
Voilà pourquoi il ne doit y avoir aucun bruit dans un laboratoire de chimie. Aucun bruit de verre, notamment, car un verre heurté peut se briser, et conduire à des catastrophes.

Toutefois, un jour, alors que des Compagnons du Tour de France sont venus me rendre visite au laboratoire, ils ont vu cette phrase sur mon mur, m'ont interrogé sur sa présence, et, à leur stupéfaction, le commentaire de la phrase que j'ai fait devant eux m'a conduit, devant eux, à barrer la phrase, car j'ai compris qu'elle était fausse.
Commençons par à analyser pourquoi il n'est pas vrai que la tête guide la main. Imaginons que nous voulions prendre un verre posé devant nous. Il faut d'abord que la tête donne l'ordre au bras de s'étendre et à la main de se diriger vers le verre : la tête guide la main. Toutefois il faut sans cesse corriger le mouvement du bras, ce qui impose à l'oeil de déterminer la position de la main et du verre. Les informations de l'oeil vont à la tête. Évidemment, on pourrait considérer que l'oeil fait partie de la tête, mais à ce moment-là, la main aussi, et ce serait le corps qui guide le corps, ce qui serait une tautologie.
Mais continuons l'analyse. Les doigts approchent du verre, et la tête leur dit de se refermer. Si les doigts qui se referment ne disent pas à la tête la pression exercée, alors la tête ne pourra pas modifier cette pression et éviter le bris du verre. C'est d'ailleurs quelque chose qu'ont bien compris les constructeurs de robots : il faut sans cesse un échange entre la tête, la main, l'oeil, le pied, que sais-je ?
Avec sa Lettre sur les aveugles, Diderot avait très bien analysé que nous ne pouvons penser sans les sens, et que, de ce fait, la question de la tête et de la main est mal posée. Il n'y a pas la tête d'un côté et la main de l'autre ; il y a l'être, avec tête et mains… et voilà pourquoi j'ai barré cette phrase, que je ne crois pas juste.


Un commentaire pour “Il n’est pas vrai que la tête de la main : la tête et la main sont indissociables.”

  1. Jacques PRESTREAU Répondre | Permalink

    Bien vu.

    Le tao chinois ne s'y trompe d'ailleurs pas. Depuis 2500 ans pour le taoïste c'est le corps dans son ensemble qui pense et qui agit. La tête (au sens plus strict le cerveau) "mentalise" et organise des décisions (conscientes... ou inconscientes, la conscience n'est qu'une part du rôle du cerveau) mais c'est bien le corps ENTIER qui pense. A tel point que pour chaque acte, conscient ou inconscient, le corps ENTIER, (toutes ses parties, chacune de façon plus ou moins importante et plus ou moins directe mais le corps ENTIER) participe à l'acte. Et le taoiste ajoute que c'est même une règle universelle, règle qui ne s'applique pas qu'à l'être humain mais à toute vie, y compris non organique. Exemple flagrant, celui d'un orchestre symphonique: le rôle de l'information indispensable dans les deux sens (chef d'orchestre musiciens) et celui de l'adaptation et de la correction permanente du flux d'informations entre le chef d'orchestre et les musiciens mais aussi entre les musiciens eux-mêmes est bien connu des orchestres symphoniques (du monde entier, dans la musique classique occidentale mais aussi dans toutes les musiques orchestrales du monde). On fait une grave erreur lorsqu'on dit que le chef d'orchestre "dirige" l'orchestre lors de l'interprétation de l'oeuvre : il ne "dirige" pas, il coordonne et il adapte le passage à l'instant suivant en fonction de chaque information (même infime) qu'il perçoit à chaque instant de la part de la moindre parcelle de la surface occupée par son orchestre. Il ne dirige pas, il coordonne, comme le cerveau dans l'organisme... mais c'est tout l'orchestre dans son ENTIER qui pense et qui exécute le but visé qui est d'exécuter l'oeuvre tout comme votre corps dans son ENTIER qui pense et qui exécute le but visé qui est de lever le verre.

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