Le moi est haïssable

Le moi est haïssable : pourquoi cette phrase sur les murs de mon laboratoire ?

Parce que la science est un exercice de rigueur, mais aussi de créativité. Après que les phénomènes ont été caractérisés quantitativement, ce qui a produit des nombres, après que les nombres ont été réunis en lois, vient l'étape inductive de la recherche des mécanismes fondés sur ces lois. Induction : cela signifie qu'il faut faire un effort merveilleux d'introduire quelque chose de nouveau dans l'affaire. La déduction ne suffit pas, elle n'est pas créatrice.

Or qui dit "création" dit aussi créateur, et, souvent, ego : il faut peut-être des individus suffisamment sûrs d'eux pour oser proposer quelque chose qui n'existait pas, comme les artistes ! Et la présence de personnalités puissantes dans la communauté complique évidemment la vie de ladite communauté, scientifique, donc. Dans un autre billet, j'ai discuté la question des controverses, qui est tout à fait liée à celle ci. Le moi est haïssable : la phrase est de Blaise Pascal, qui l'a dite dans le contexte de la religion. Évidemment, que vaut notre petit moi face à Dieu ? La religion prône l'humilité, de sorte qu'il n'est pas étonnant que Blaise Pascal ait prononcé la phrase.

Toutefois, en science de la nature, il est vrai que si notre moi est important, pour parvenir à proposer des mécanismes, des théories, ce moi est bien détestable quand vient l'évaluation des théories proposées, car nous ne pouvons nous substituer à la nature, et les théories en concurrence sont in fine jugées à l'aune de leur adéquation au réel, à leur bonne ou meilleure description des phénomènes.

Là, on se fiche de qui a produit ces théories, et c'est en se sens que le moi est haïssable, dans la mesure où il entraverait nos progrès vers la recherche non pas de la vérité, mais vers la recherche de théories sans cesse meilleures.


Un commentaire pour “Le moi est haïssable”

  1. Eynard Répondre | Permalink

    Pascal parlait sur le coup du «moi» de Montaigne ! Même s'il reste vrai que sa foi lui faisait doublement haïr le «Je» pourtant parfaitement extensible à la découverte et la compréhension de l'autre (certes, qd on est un Montaigne…). Encore que, Blaise n'a pas voulu considérer que le Christ dit bien : « Aime ton prochain comme toi même »… Ce qui pourrait sous-entendre : « Commence par faire le tour de ton "moi" pour te rendre ultérieurement disponible (et utile) à autrui, puis lâche ton ego pour ne pas devenir aussi détestable qu'un "moi" statufié » !

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