Quelques expressions à corriger, en vue de mieux comprendre

04.04.2014 | par this | Non classé

Pendant longtemps, j'ai propagé cette idée de Lavoisier : pour faire de la bonne science, il faut de bons mots, parce que, disait-il en suivant Condillac, nous avons les phénomènes par la pensée, et nous manions les pensées à l'aide des mots. La relecture de Poincaré et de quelques autres semble montrer que, au moins consciemment, certains ne pensent pas avec des mots. Poincaré, par exemple, disait que sa plus grande difficulté était de mettre des mots sur les idées qui naissaient en lui.

Je suis donc troublé, hésitant... de ce point de vue.

En revanche, du point de vue de la communication, j'ai moins d'hésitation. Par exemple, je maintiens, à la suite de Louis Pasteur, qu'il existe pas de sciences appliquées, si les sciences considérées sont des sciences de la nature. Evidemment, si l'on prend le mot "science" dans l'acception de "savoir", comme dans "la science du coordonnier", alors c'est bien une science appliquée.

Mais pour les sciences de la nature, impossible : il y a les sciences de la nature, d'un côté, et leurs applications, de l'autre, d'où le terme de technologie, dont je me suis déjà largement expliqué.

Ces temps-ci, je tombe sur d'autres expressions idiotes. Par exemple "dépassement d'honoraires" : impossible, puisque si un médecin fixe des honoraires, il ne peut pas les dépasser, du moment que ces honoraires sont fixés. Et s'il augmente ses honoraires, il ne dépasse rien, puisque les honoraires fixés sont les honoraires. Je pose donc la question : quand on entend "dépassement d'honoraires", de quoi s'agit-il ?

"Aliment naturel" : encore une imbécilité, car la nature, bien que le terme ait évolué, reste ce qui n'a pas fait l'objet de transformations par l'être humain. Autrement dit, tous les aliments sont artificiels, ce qui est le produit de l'"art". J'en profite, d'ailleurs, pour répéter que la cuisine a trois composantes, que je redonne dans un ordre qui n'est pas le bon : technique (il faut que le soufflé gonfle), social (faire à manger, c'est dire "je t'aime")... et artistique, tant il est vrai que le  "bon", c'est le beau à manger. Et j'insiste : je ne parle pas des "arts de la table", du service, etc. mais seulement du contenu de l'assiette.

Enfin, pour cette fois, il y a "conflit d'intérêt", qui m'insupporte, parce que seuls les humains ont des conflits. De quoi veut-on parler ? D'intérêts cachés. C'est cela, qui est malhonnête, pour un expert.

Bref, très positivement, je propose :

- de ne jamais accepter de prendre des experts qui n'ont pas d'intérêts (avoués, bien sûr) : ceux qui ne travaillent pas avec l'industrie ne connaissent pas le monde, et sont bien incapables d'en juger

- de cesser d'utiliser cette expression idiote, et d'utiliser l'expression "intérêts cachés".

Il est juste de demander aux experts de faire des déclaration d'intérêts (expression qui me semble également juste, dans sa littéraliité)... et c'est ainsi que nous aurons une société plus éclairée.

Bref, même si Lavoisier n'avait pas entièrement raison, pour ce qui est du processus de création scientifique, il n'avait pas tort du point de vue de la pensée : de la clarté dans le langage ne fait pas de mal !


8 commentaires pour “Quelques expressions à corriger, en vue de mieux comprendre”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Mais peut-être tout de même que si on considère un fruit comme un "aliment", il existe des aliments dits naturels c'est à dire selon votre définition qui se mangent sans préparation.
    Conflits d'intérêts est peut-être une ellipse puisque cela veut dire conflits entre des intérêts contradictoires : donner un jugement "objectif" tout en ménageant ceux qui vous subventionnent ou vous offrent des cadeaux.
    Ce qui est effectivement stupide c'est d'imaginer que des chercheurs, par exemple dans le domaine de la santé, puissent travailler sans relation avec les industriels. Mais relation ne veut pas forcément dire subordination.
    De plus on peut très bien avoir conduit des recherches POUR une firme à un moment donné et avoir gardé son indépendance de jugement par la suite (enfin me semble-t-il...)
    J'ai en tête par exemple le reproche que font ceux qui veulent absolument prouver que les ondes électromagnétiques ont un effet AVÉRÉ sur la santé à André Aurengo pour avoir été à une époque membre du conseil scientifique de Bouygues Telecom, argument que j'ai encore entendu récemment (bien sûr sans droit de réponse) au magazine de la santé su France 5..

  2. david statucki Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Je ne comprends pas en quoi le terme : dépassement d'honoraires serait entaché d'un paradoxe ou d'un sens impropre à son usage. Il suffit tout simplement de consulter la définition du terme lorsque placé dans son contexte d'usage pour la profession médicale conventionnée par la Sécurité sociale. Pour information il s'agit donc d'honoraires (ou tarifs) qui vont au-delà des tarifs normalement appliqués (en se référant au Tarif conventionnel de la Sécurité Sociale qui s'appuie sur ce dernier pour fixer la base de son remboursement) et pour les médecins conventionnés de secteur 2 (médecin conventionné mais qui n'applique pas systématiquement le Tarif conventionnel) . Ou est donc l'idiotie, beaucoup de mots pourraient montrer certaines ambiguïtés ou aberration dès lors qu'on les soustrait de leur cadre de définition. Ce qui d'ailleurs est une donnée fondamentale aussi en Science quantitative, Non ?
    Pour le reste je partage votre point de vue pour les termes: aliment naturel et conflit d'intérêts.

    Amicalement

  3. patricedusud Répondre | Permalink

    Le Larousse écrit Honoraires (toujours au pluriel lorsqu'il s'agit du mot) "Rétribution versée aux personnes qui exercent des professions libérales (médecin, avocat, etc.)"..
    Je partage l'avis d'Hervé This.
    Je ne vois pas comment elles peuvent être dépassées sans qu'on précise honoraires perçues dépassant le montant des honoraires selon le tarif conventionnel, ce qui est tout de même un peu long comme formulation.
    Sinon donc pour vous David, une pomme n'est pas un aliment?

    • david statucki Répondre | Permalink

      Bonjour Patrice,

      Je ne vois pas le sens de la question puisque j'ai indiqué à la fin de mon commentaire que je partage le point de vue de Monsieur This concernant sa réplique sur le terme: aliment naturel, donc vous préchez pour un convaincu.
      Et pour finir sur le terme :dépassement d'honoraire, je persiste et signe, même si longue la formulation existe et elle est propre à la définition utilisée pour la médecine conventionnée dans le cadre de de notre système de sécurité sociale, rien de plus.

      Amicalement

  4. patricedusud Répondre | Permalink

    SI je n'en tiens au dictionnaire Larousse,un aliment est "ce qui sert de nourriture à un être vivant".
    La science s'appuyant sur le principe de réfutabilité, un seul exemple suffit à réfuter une théorie et donc la pomme semble bien réfuter celle qui voudrait, comme l'écrit Hervé This, qu'il n'existe pas d'"Aliment naturel".
    Cela n'enlève rien à la magie de la cuisine et à ses trois composantes citées par Hervé : technique, social et artistique! 🙂

  5. this Répondre | Permalink

    Pour la pomme, le simple fait de ne pas cuire n'est pas suffisant : la pomme est l'évolution d'un très long processus de sélection. Les pommes d'aujourd'hui sont parfaitement artificielles, même crues ! Et les carottes aussi, les choux, etc.
    A la limite, les champignons sauvages et quelques poissons... qui ont quand même subi des pressions de sélection par l'être humain.

Publier un commentaire