Si la notion de molécule est inconnue du public, comment celui-ci pourra-t-il décider raisonnablement de l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés ?

Dans un billet précédent, je discutais ce fait essentiel : les « petits marquis » (on pourrait dire aussi « les intellectuels coupés du reste du monde ») que sont certains d'entre nous doivent être conscients que, en première approximation « le monde » ne comprend pas ce qu'ils font. Je ne dis pas, évidemment, avec morgue ou supériorité, que le public est ignorant, mais je dis qu'il ne connaît pas les sciences. Il a pourtant d'autres connaissances. Par exemple, un confiseur sait parfaitement le degré exact de changement de la matière qu'il travaille, quand il fait un fondant... mais il ne sait pas résoudre des équations ; et, inversement, un physicien serait bien incapable de faire un feston en sucre filé. De même pour un ébéniste, un garagiste...

Toutefois c'est un fait que notre monde est plein de techniques avancées, pour lesquelles des choix doivent être faits collectivement. Et c'est un fait que les objets techniquement avancés ne sont « compréhensibles » que si l'on dispose de connaissances scientifiques que peu ont, malgré les efforts admirables de l'Education nationale.

Bref, le public connaît mal les sciences et les technologies : c'est un fait. Or, dans un billet précédent, j'avais pris l'exemple de la différence entre composé et molécule, très généralement incomprise en dehors du cercle des chimistes. Nous devons tirer les conséquences de l'observation selon laquelle cette différence n'est pas comprise/connue : si le public ignore ce qu'est une molécule, comment pourrait-il comprendre ce qu'est l'ADN ? Du coup, comment peut-il comprendre ce que sont les OGM ?

Et si le public ne « comprend » pas ce que sont les OGM, comment peut-il rationnellement refuser une technique qu'il ignore (car beaucoup « refusent » l'utilisation des OGM, ou des PGM (plantes génétiquement modifiées)) ?

Soyons plus positifs : comment expliquer à notre entourage ce qu'est l'ADN, afin que les décisions prises collectivement le soient en connaissance de cause ?

L'ADN étant une molécule dans une cellule, l'expérience semble devoir montrer qu'il faut d'abord expliquer ce qu'est une cellule. Je ne suis pas certain (on aura compris qu'il s'agit là d'une figure de rhétorique) que l'ensemble de nos concitoyens savent que les levures (pas les poudres levantes !) sont des cellules, de petits sacs vivants ! Vivants ? L'explication est difficile mais on n'aurait pas tort, je crois, de commencer par dire que la possibilité d'une reproduction est essentielle. Évidemment je n'utiliserais pas le mot « reproduction » si je veux me faire comprendre, parce qu'il a plus de trois syllabes, et je préfère me contenter de dire qu’une cellule est un objet petit, visible au microscope et qui, à la bonne température et en présence de nutriments (là, il faut expliquer), grossit, grossit encore, puis se divise en deux objets identiques au premier. Mieux encore, je ne crois pas inutile de montrer, encore et encore, des images de cette division ou, mieux, des films ! Par exemple, j'ai trouvé ceci : www.snv.jussieu.fr/vie/images_semaine/imagealaune_38/imagealaune_38.html

Cela étant fait, sans oublier notre objectif (expliquer ce qu'est l'ADN), pourquoi ne pas nous limiter, dans un premier temps, à interroger nos amis -au lieu de leur déverser des connaissances ex cathedra - en leur demandant comment la division qu'on leur a montrée a pu avoir lieu ?

La notion de molécule étant acquise (voir le billet antérieur), ne pourrait-on alors indiquer (OK, le chemin est long) comment un simple bricolage permettrait de construire une cellule, par exemple à l'aide de ces molécules de lécithine, dont on pourrait faire une vésicule ? Puis, d'autre part, à partir de l'idée de molécules, ne pourrions-nous pas arriver à celle d'ADN, et, mieux encore, à celle d'ADN auto reproducteur ? Il resterait alors à mettre un ADN auto reproducteur dans une vésicule auto reproductrice et l'on aurait... l'objet que je rêve de voir un jour, à savoir une cellule vivante artificielle.

Je sais qu'un tel exploit ne réfutera pas le vitalisme, mais en associant la présentation de cette réalisation à des idées sur le mouvement moléculaire d'origine thermique, je crois que nous aurions avancé.


7 commentaires pour “Si la notion de molécule est inconnue du public, comment celui-ci pourra-t-il décider raisonnablement de l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés ?”

  1. patricedusud Répondre | Permalink

    Et puisqu'on en est à expliquer les OGM, ne faudrait-il pas en dire un peu plus de l'ADN autoreproducteur qui apparaît comme un lapin sortant du chapeau d'un magicien et pourquoi cette caractéristique est si importante?
    🙂
    En parlant de sciences et de grand public, vous avez les physico-chimistes la tâche relativement facile mais allez donc essayez d'expliquer l'"intrication quantique" ou la supersymétrie ou encore l'existence putative de l’énergie sombre et de la matière noire.....
    Noir c'est noir dit le chanteur et il ajoute il n'y a plus d'espoir.
    Pas beaucoup d'espoir de familiariser le public avec les découvertes en physique fondamentale ou en cosmologie.
    Belle image que le fond diffus de l'univers mais lorsqu'il faut l’expliquer c'est une autre paire de manches.

  2. MRR Répondre | Permalink

    Merci pour ce billet qui pose bien le problème. Quoique je ne suis pas d'accord que les syllabes de "reproduction" soient un problème, c'est un mot que tout le monde connaît.

    Et pour illustrer le fait que ces problèmes ne sont pas limités à des personnes sans éducation, voici le "docteur Romain Girod, de l’unité d’entomologie médicale de l’Institut Pasteur de la Guyane" interviewé sur l'utilisation de moustiques OGM contre le paludisme :

    "On peut traiter au Bti – c’est une toxine bactérienne, ce n’est pas une molécule chimique"

    http://www.guyaweb.com/actualites/news/sciences-et-environnement/moustiques-ogm-au-bresil-lachers-de-males-steriles-les-pistes-pour-mater-laedes/

    La route est longue

  3. jrobinss Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Je suis gêné par ce raisonnement, qui me semble être un genre de midi-à-ma-porte. La compréhension est une belle utopie, mais aura toujours des limites.
    La question se pose naturellement : ok, il faut savoir ce qu'est une cellule pour donner un avis sur les OGM. Mais est-ce que ça suffit? Ne faut-il pas savoir quelles sont les différentes techniques d'OGM ou de PGM ou de XGM ? Ne faut-il pas au moins une maitrise en biologie ?
    Et par contraste, n'est-il déjà pas appréciable que la plupart des gens sachent que la terre est ronde et tourne autour du soleil, que les plantes sont des organismes vivants, que quand on est intoxiqué c'est pas le dieu des aliments qui est faché mais ça peut être une sale pollution par des vilains produits chimiques (genre, je sais pas, du mercure, mettons)? N'est-il pas mieux d'avoir un grand public qui refuse les OGM pour son alimentation, ce qui est simplement polémique mais pas complètement aberrant, plutôt que faire des offrandes à la lune ou sacrifier des sorcières?

    Ce que je perçois chez les scientifiques, c'est : le grand public devrait en savoir un peu autant que moi. C'est très relatif, et pas vraiment bien défini. Ou même : si le grand public est d'accord avec moi, alors il en sait assez, sinon il faudrait qu'il apprenne.

    C'est le même problème en politique, avec la délégation des pouvoirs par démocratie représentative. Je ne connais rien en relations internationales ou en gestion d'un état, je délègue.

    Dans tous ces domaines, notons déjà que s'approcher de la connaissance n'est pas forcément s'approcher asymptotiquement de la vérité. Voyez les grandes théories scientifiques au service du racisme! (le bouquin récent, là...) Voyez les impostures statistiques, que ce soit en science ou en politique!

    En tant que grand public je suis forcé de faire confiance à des instances expertes, à des décideurs, à des vulgarisateurs, dont je partage les valeurs. Les valeurs, parce que finalement c'est ça qui va compter.

    Tiens, je me permets de revienir sur ma phase qui résume ce que je perçois de l'avis des scientifiques "engagés" sur l'éducation des masses :
    si le grand public est d'accord avec moi, alors il en sait assez, sinon il faudrait qu'il apprenne.

    Finalement, elle n'est pas si bête cette phrase. Son charme, c'est qu'elle ressemble à une phrase de propagande, mais n'en est pas : il faudrait que le public apprenne ne veut pas dire il faudrait qu'il soit d'accord avec moi. C'est plutôt comme un algorithme de polémique : ceux qui ne sont pas d'accord avec moi doivent apprendre, apprendre, apprendre, jusqu'à ce qu'ils soient i) d'accord avec moi ii) assez compétents pour me contredire, et éventuellement me convaincre!

    Tiens, j'ai pas fini de gamberger à tout ça 🙂

  4. patricedusud Répondre | Permalink

    Frank Smith écrit dans un article intitulé « la vulgarisation scientifique : un enjeu politique ? » : « dans une société où la technique et la science occupent une place massive ( OGM, nucléaire… ), la question se pose, étant donné la technicité de ces sujets, de la part que peut y prendre le citoyen. »
    Est-ce vraiment une nécessité au débat démocratique que de comprendre le fonctionnement des OGM ?
    La question politique qu’ils posent n’est-elle pas la question de savoir si nous maitrisons tous les effets des transformations génétiques que mettent en œuvre les OGM, les risques de contaminations de la coexistence de culture OGM avec des cultures traditionnels, les dangers monopolistiques liés à la possibilité de les brevetés et l’interdiction d’utiliser les semences autres que celles fournies par le fabricant (Monsento par exemple) mais aussi bien sûr en regard les bénéfices en termes nutritionnelles (le riz doré par exemple) et en terme d’environnement (diminution voire disparition de l’usage de produits chimiques), etc.
    On est assez loin du sujet de l’ADN reproducteur et il me semble que l’on peut débattre des OGM plus sur les conséquences environnementales et économiques que sur les mécanismes proprement dits des modifications génétiques.
    Certains objecteront que pour justifier l’innocuité ou au contraire le danger des modifications génétiques, il faut bien en décrire le mécanisme et donc en revenir à ce fameux ADN autoreproducteur. Mais comment éviter qu’une telle explication ne tourne selon celui qui l’a fournie à un plaidoyer pour ou contre les OGM ?
    Autrement dit comment éviter que la vulgarisation scientifique soit , dans ce cas, un leurre, un discours au service d’un à priori, en quelque sorte un argument d’autorité ?
    Comme l’écrit Richard Monvoisin s’agissant de l’utilisation des OGM en plein champ « Il s'agit là d'une question non de science mais de modèle de société, et tout quidam, compétent ou non, a le droit d'être entendu. Le référendum sur le traité constitutionnel ne fut pas réservé aux constitutionnalistes, que je sache. «
    Le sujet est vaste et complexe que celui du « troisième homme » entre les scientifiques et un public dont on ne peut pas dire qu’il soit homogène face à la science.

  5. Quark Répondre | Permalink

    "En tant que grand public je suis forcé de faire confiance à des instances expertes, à des décideurs, à des vulgarisateurs, dont je partage les valeurs."

    Peut-être que justement, si le grand public en savait plus sur ces concepts de science il n'aurait pas besoin de s'en remettre à des "décideurs et vulgarisateurs" et pourrait prendre un avis éclairé, c'est bien le message de ce billet à mon avis : la majorité des gens décident sans savoir, en s'en remettant à d'autres qui savent (ou pas du tout !) et plus généralement qui vont dans le sens du choix du grand publique. C'est ainsi que la science est régulièrement violée par la politique.

    Vous dites que c'est une bonne chose que les gens est évolués par rapport aux anciennes croyances (quoique, ce n'est pas valable partout dans le monde... La religion est encore très forte et véhicule souvent des concepts erronés; il n y a qu'à voir les créationnistes au états unis, très présents). Oui c'est une bonne chose, mais nous ne sommes plus un millénaire en arrière, il est peut-être temps d'apprendre les connaissances de notre siècle ? Le fait est que les médias n'aident pas et c'est à mon avis le principal problème aujourd'hui. Pour les OGMs, par exemple, ils font régulièrement croire qu'il y a un débat sur la toxicité (voir l'imposture de Séralini) alors que les scientifiques sont unanimement convaincus que les OGMs actuels ne sont pas plus toxiques que les autres plantes, il y a même plus de contrôle sur les espèces allergènes. En plus de manquer de connaissances sur le sujet les gens sont désinformés pour des raisons politiques. Il m'est avis que si le publique était bien informé des OGMs seraient cultivés partout en France et en Europe, mais tant qu'on les maintient dans la peur (en faisant croire à une absence de consensus scientifique) il n y aura qu'un immobilisme. Sauf qu'en attendant... Monsanto monopolise et il n a aucun adversaire en Europe ou en France, il fait donc ce qu'il veut (et le pire c'est que l'on entends régulièrement les personnes contre les OGMs se plaindre du monopole de Monsanto... Oui mais en interdisant les OGMs en Europe c'est ainsi que le monopole est maintenu). Il y a quelques années en arrière la France était à la pointe au niveau du savoir-faire biotechnologique, maintenant c'est une filière à l'abandon et nous avons beaucoup perdu dans l'histoire.

    "Mais comment éviter qu’une telle explication ne tourne selon celui qui l’a fournie à un plaidoyer pour ou contre les OGM ?
    Autrement dit comment éviter que la vulgarisation scientifique soit , dans ce cas, un leurre, un discours au service d’un à priori, en quelque sorte un argument d’autorité ?"

    Je ne comprends pas le raisonnement, si les gens sont informés ils peuvent au contraire discerner le vrai de l'argument d'autorité. La science a un gros avantage par rapport aux opinions politiques : la reproductibilité, elle décrit notre réalité, telle qu'elle est et non pas telle qu'on la souhaiterait. Quel politique irait contre les OGMs en disant "d'accord, aucune étude ne démontre leur toxicité depuis plus de 30 ans, mais n'en plantons pas parce que..." Parce que quoi ? Parce que on a pas le droit de toucher à la nature ? C'est la seule raison éthique possible, sauf que c'est peut-être un peu tard pour se réveiller, les plantes agraires n'ayant plus rien à à voir avec leur cousines sauvages et étant si peu naturelles que les OGMs n'arrivent pas à se disséminer autrement que dans les plantes de culture. Au lieu de prendre le problème à bras le corps : discuter sérieusement l'étique autour du brevetage; éduquer, forcer la sélection des OGMs utiles (ceux qui limitent l'utilisation de pesticides par épandages ou qui apportent des ajouts nutritionnels comme le riz doré) on fuit, on interdit sans réfléchir, et pendant ce temps les firmes qui ont le monopole profitent des failles d'un système dépassé et mal préparé pour abuser.

  6. Wackes Seppi Répondre | Permalink

    M. MRR a écrit : « La route est longue. »

    Oui, la route est longue si les sciences et les technologies devaient être expliquées et vulgarisées par des personnages du calibre de celui qui a été interviewé.

    « Je pense que parmi les techniques alternatives à la lutte chimique, c’est certainement la plus polémique. Il y a déjà eu des essais en plein air aux Îles Caïman et en Malaisie et à chaque fois ça a été la polémique. Moi je n’ai pas encore vu d’articles scientifiques qui démontrent que ça a marché sur la réduction de la population de moustiques et sur l’incidence de la dengue.
    Je pense qu’en Europe, vu la polémique sur les OGM, on est très loin de tels lâchers, il faut plutôt parler de choses réalistes. »

    Car voilà quelqu'un qui a déjà décidé en fonction de « la polémique ». Qui semble fonctionner avec des oeillères (pas vu d'article... scientifique). Et qui se complait dans les objections.

  7. Guilhem Répondre | Permalink

    J'ai tendance à suivre la prémisse de jrobinss. S'il faut savoir ce qu'est une molécule pour avoir un avis sur les OGM, ne faudrait-il pas avoir une connaissance des mécanismes de traduction en séquences protéiques de l'ARN ? Ne faudrait-il pas savoir décrire une PCR sur un bout de nappe ?On peut aller loin ainsi. Bien au-delà de la maîtrise de biologie. Et on ne s'en sort pas.
    Donc non, il n'y a pas besoin que les citoyens sachent ce qu'est une molécule. J'aimerais qu'ils le sachent et je suis payé pour les informer de résultats scientifiques, leurs donner quelques clés de compréhension. Mais je ne peux décemment exiger une attention et un niveau de connaissance minimal, quoi que ce terme puisse dire.

    Alors, on pourrait demander au citoyen de faire confiance à des experts dont ils partagent les valeurs, oui. Mais, outre que cette tactique n'a pas été réellement couronnée de succès au 20e siècle, c'est quoi les valeurs d'un chercheur ? Et surtout, c'est quoi les valeurs d'un laboratoire, d'un organisme de recherche, d'un groupe international d'experts ? Il faut bien convenir que les chercheurs sont des hommes comme les autres, avec leurs nombreuses qualités mais aussi leurs défauts, et sont parfaitement capables de mentir, truquer, cacher. Quand à l'échelon du groupe, il ne me semble pas que les organismes de recherche, aux acronymes barbares et aux fonctions inconnues du grand public, aient été fondés sur des valeurs. Leur fonction est de produire des connaissances dans un domaine plus ou moins précis, parfois même en se donnant un but commun. Ce n'est pas de regrouper autour de valeurs communes. Je ne dis pas qu'il ne peut pas y en avoir, mais ce n'est pas leur finalité et s'il en existe, il n'est pas dit que les citoyens puissent s'y identifier facilement (je pourrais ici digresser sur les valeurs artificiellement plaquées sur une organisation en prenant, au hasard, l'exemple des banques, mais ce serait taquin)

    Surtout, et là je rejoins patricedusud, en quoi un biologiste est-il compétent pour décider de l'utilisation en plein champ des OGM ? Ou plutôt, en quoi serait-il plus compétent qu'un chimiste, qu'un botaniste, qu'un économiste, qu'un géographe, qu'un agronome, qu'un gastro-entérologue, qu'un nutritionniste, qu'un juriste, qu'un agriculteur ? Un chercheur, quelles que soient ses valeurs, ne me semble que marginalement plus compétent que tout citoyen sur le sujet et je ne vois pas en quoi son acceptation ou son refus des OGM serait spécialement rationnel. Dans ce cas, la meilleure solution semble bien de proposer à l'ensemble des parties concernées, donc en réalité tout le monde, de se prononcer lors d'un vote (je ne m'aventurerai pas ici à discuter des mérites et inconvénients de la démocratie représentative).

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